Patanjali et la méditation chrétienne

Auteur: 
IFY idf
Le yoga que nous pratiquons est basé sur le texte sacré de Patañjali, les yoga-sûtra-s, dans lequel est décrit le yoga aux huit membres (5 membres extérieurs et 3 membres intérieurs).  Nous sommes tous familiers avec le troisième membre extérieur, la pratique physique (asana-s)  mais il faut aussi tenir compte des sept autres membres du yoga.  

Les yama-s (Y.S.II-30) et les nyama-s (Y.S. II-32) sont les deux premiers membres extérieurs du yoga.  Ceux-ci comprennent les 10  règles de conduite dictées par Patañjali pour guider la vie du yogi.  Ce sont,  par exemple : la non-violence, la véracité, lifye contentement, la modération…
Le  dernier sutra sur les nyama-s (Y.S.II-45) mérite que l’on s’y attarde.  Patañjali y traite de l’importance de la dévotion au Seigneur.  Le Seigneur n’est pas défini par le grand sage, mais il est clair qu’il s’agit d’une Force, d’une Source qui nous transcende et envers laquelle nous devons notre respect par des rituels qui nous conviennent. 
Alors que je commençais à ressentir le besoin d’établir un lien avec l’au-delà, une amie  m’a parlé de la méditation chrétienne.  Très vite, je me suis inscrite à mon premier stage animé par le Père Laurence Freeman, moine bénédictin et directeur spirituel de la Communauté Mondiale des Méditants Chrétiens (CMMC).   

Il me semblait  normal d’y rencontrer des catholiques pratiquants, mais ce qui m’a surpris c’est  le nombre élevé de chrétiens non pratiquants, mal à l’aise avec les positions de l’Eglise et qui, comme moi, avaient côtoyé les enseignements venus de l’Orient et revenaient à la tradition chrétienne.  « Se sentir de retour à la maison » était une expression souvent utilisée par ces nouveaux méditants et ensemble nous nous demandions pourquoi la méditation chrétienne était si peu connue.  Il y a une bonne raison à cela.  D’abord, c’est qu’il n’y  a pas longtemps qu’elle a été redécouverte.
Lorsqu’il  était en mission en Asie en tant que juriste, le futur Père John Main (1926-1982) a appris à méditer d’un moine hindou.  De retour en Angleterre en 1958,  le jeune homme a décidé d’intégrer l’ordre des Bénédictins et  a obéi à son directeur spirituel  qui lui demanda de remplacer la méditation contemplative avec mantra par une méditation discursive.  En 1973,  John Main découvre des textes des premiers chrétiens décrivant textuellement la méditation avec mantra.  La méditation allait pouvoir retrouver une  place légitime en tant que prière chrétienne. 
La méditation dans la tradition du Christ est simple.  Dans l’immobilité, le dos droit, il suffit de répéter pendant 20 à 30 min deux fois par jour  « Maranatha », qui veut dire « Viens Seigneur » en araméen la langue de Jésus.  Quand les pensées se présentent, on les remplace en revenant au mantra.   J’aime l’image du mantra qui agit comme un bâton de marche stabilisant la démarche sur le chemin du pèlerinage vers Soi.   
La méditation chrétienne n’est pas une technique, mais une discipline de vie.  C’est un engagement généreux au quotidien et sur la durée.  La participation hebdomadaire à un groupe constitue un des soutiens  importants de la démarche.  C’est d’ailleurs ce qui m’a motivé à créer tout près de chez moi un groupe de prière silencieuse qui se rencontre tous les vendredis matins et les mardis en fin d’après-midi.  

Le silence contemplatif dans l’esprit chrétien est non seulement une prière de dévotion, mais  aussi une porte ouverte sur les 3 membres plus intériorisés du yoga ashtanga, le yoga aux huit membres.   Une ouverture se fait éventuellement sur une meilleure qualité de concentration, de conscience à ce qui est ici et maintenant et à la méditation à proprement parler, cet état d’absorption intense dans l’objet de sa méditation. (Y.S.III-2)
Accepter de se concentrer sur la répétition du mantra a un effet purificateur sur l’ego, qui est selon Patañjali, une de nos grandes sources de souffrance.  Faire taire nos pensées (même religieuses) et  nos émotions,  être dans l’immobilité, c’est accepter de ne pas être le centre du monde pour quelques minutes.  L’exercice semble si facile et pourtant on ne peut que constater l’attachement démesuré que nous avons à notre importance individuelle. La prière contemplative est une démarche d’ascèse qui permet une nouvelle définition de la pauvreté et du contentement.
Laurence Freeman recommande de ne pas juger sa pratique, mais de persévérer puisque ses fruits se feront sentir en dehors de la méditation elle-même par une augmentation des qualités du cœur : la compassion, la patience, la joie… 

Le Dalaï lama n’encourage pas le changement de religion.  Les hindous estiment que l’on ne peut pas se convertir à leur croyance.   Mon expérience personnelle m’amène à croire que la religion dans laquelle on a baigné pendant ses jeunes années imprègne de façon durable les fibres de notre univers spirituel.  Mon cœur se tourne plus facilement vers Jésus-Christ que vers Krishna ou Ganesh. Pour moi, c’est une constatation viscérale, tout simplement.  

John Main le fondateur de la CMMC estime que s’il est une déclaration relative à la réalité spirituelle qui puisse prétendre à l’unanimité dans presque toutes les traditions ce serait celle-ci : « seul le fait de consentir au silence permet à l’homme de connaître son propre esprit, et seul le fait de s’abandonner à la profondeur infinie du silence peut lui révéler la source de son esprit où multiplicité et division n’existe plus ».  Ne serait-ce pas ce qu’aurait pu dire Patañjali dans sa définition même du yoga ?

Il y a présentement une multiplicité de propositions liées à la méditation en France. A chacun de nous de trouver celle qui correspond le mieux à notre  sensibilité.  L’affinité du cœur avec l’objet de sa dévotion me paraît cruciale pour soutenir  la  pratique régulière, soutenue et sans interruption telle  que préconisée par Patañjali.  (Y.S.I-14)  La méditation chrétienne fait partie des choix de parcours disponibles.  Il est possible qu’elle corresponde aux élans du cœur de certains d’entre nous.  Encore faut-il savoir qu’elle existe et qu’elle est gratuite.

Marie-Andrée Despatis
madespatis@hotmail.com

Yoga et émotions par Laurence Maman

Auteur: 
MAMAN Laurence

Les émotions, leur emprise sur les pauvres humains que nous sommes, les moyens d'apprendre à les "gérer", occupent de nos jours l'avant de la scène: on en parle dans les magazines féminins et les revues de psychologie, on les aborde dans les diverses psychothérapies, dans le coaching en entreprise ou ailleurs.
Je passerai ici quelque temps à glaner des points de vue - indiens et occidentaux, anciens et modernes -  pouvant constituer des pistes d'exploration pour les pratiquants et professeurs de yoga que nous sommes. Ceci dans le but d'établir des directions, en corrélation avec ce qu'en disent les textes de yoga. 

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Le mot "émotion" provient du mot français "émouvoir", dont l'origine est latine: e- (variante de ex-) signifie "hors de" et movere signifie "mouvement".
Une émotion est définie comme "un mouvement affectif soudain et intense, entraînant un débordement temporaire du contrôle réflexif, sous l'effet d'une stimulation du milieu."
 
Il est difficile d'en dresser une liste consensuelle. Il est généralement considéré, à la suite des travaux du psychologue américain Paul Ekman, qu'il existe six émotions de base, dont les expressions faciales sont facilement reconnues à travers toutes les cultures: la joie,  la tristesse, la peur, la colère, la surprise et le dégoût. Une étude récente en réduit le nombre à quatre: joie, tristesse, peur et colère.
 
Robert Plutchik, psychologue américain, a dressé un beau tableau (la rosace colorée du début de l'article), plus complexe: il était d'avis que les émotions primitives, sur le plan biologique, avaient évolué pour faciliter la survie, l'adaptation, la capacité de reproduction de l'animal. Il a défendu leur primauté en montrant que chacune d'elles déclenchait un comportement d'une grande valeur de survivance ; par exemple, la peur inspire une réaction de fuite ou de combat.
 
Susana Bloch, docteur en neurosciences et spécialiste en neurophysiologie et en psychophysiologie, d'origine chilienne, ayant travaillé pendant plus de 20 ans au CNRS à Paris, a en particulier étudié les effets des émotions dans le corps: attitudes corporelles, expressions faciales, schémas respiratoires spécifiques à chaque émotion. Elle a observé, entre autres, que le fait de modifier volontairement notre schéma respiratoire peut nous permettre d'accéder plus facilement à l'émotion correspondante.
 
 
Dans un article daté de la fin 2014, le Figaro évoque une récente étude menée en Finlande: elle établit une véritable carte corporelle des émotions:

 Le psychanalyste Jacques Lacan parle d'affects plutôt que d'émotions.
Sans l'Autre, point d'affects: c'est le discours, de l’Autre, qui, en les nommant, les fabrique. Lacan prend la suite de Freud, pour qui l'affect trompe sur son origine, passant de représentation en représentation : la substitution et le déplacement ont pour effet de rendre plus que difficile l’accès à l’origine de l’affect éprouvé (ce qui évoque d’assez près le sûtra III, 20).
 
Parmi ceux-ci, l'angoisse a un statut tout à fait à part, révélant, lorsqu'elle se manifeste, que celui qui l'éprouve touche à un point qui, pour lui, est essentiel, fondamentalement indicible, hors langage, vide de signification. "Elle ne se déplace pas, mais reste arrimée à ce qui la produit ". Elle est certitude, n'a pas besoin de preuves, se réfère à un réel.
 
Les positions originales de Lacan peuvent paraître rudes mais amènent à réfléchir :
La culpabilité ne vient pas de la loi, de l'interdit, comme le croyait Freud, mais est solidaire de l'annulation du désir.
L'ennui  est  l'un des affects en rapport avec le  désir d'autre chose.
Affects encore, ce que Lacan appelait les « passions de l'être » : amour, haine et ignorance. L'amour, qui prétend « donner ce que l'on n'a pas », est menteur car il est en fait demande d'espoir de faire Un.
La haine, qui n'est pas seulement l'envers de l'amour, vise tout crûment l'être de l'autre. L'ignorance est passion du « ne rien vouloir savoir », elle rend triste.
La colère, « c'est quand les petites chevilles ne vont pas dans les petits trous », c'est l'affect qui surgit quand du réel se met en travers des entreprises du désir.
 La honte, affect social, surgit du dévoilement de ce qui me constitue sans être moi : désir, chose, objet, symptôme.
Pour les psychanalystes, il est un autre affect qui marque la fin de la cure : la satisfaction, voire l'enthousiasme.
 
En Inde, les émotions sont catégorisées, sous la forme des rasa (saveurs) évoquées dans toutes les disciplines artistiques. La pensée esthétique de l’Inde fut énoncée pour la première fois dans le plus ancien traité d’art dramatique, rédigé au début de notre ère, le Nāṭya Śāstra, qui continue à faire autorité en ce domaine. L'ethnomusicologue Philippe Bruguière explique que ce texte envisage l’art comme un prolongement des enseignements contenus dans les hymnes des Veda.  Attribué au sage Bharata, l’ouvrage traite en détail de toutes les disciplines (danse, poésie, musique, mise en scène, etc…) qui participent à l’art théâtral. L’art y est expliqué comme étant à la fois source de plaisir et moyen de connaissance, s’inscrivant ainsi dans la continuité de la doctrine brahmanique.
 
Le spectateur sensible fait de la perception des "saveurs" une expérience délectable, à proprement parler gustative, procurant une joie ineffable, radicalement différente des émotions courantes qu’il peut ressentir dans la vie quotidienne. L’expérience du rasa ne saurait être objectivée mentalement ni même conceptualisée.
 
Il y a neuf rasa:
* Sringara : Amour -  beauté, sentiment amoureux.
* Hasya : Mépris — sarcasme, moquerie.
* Raudra : Colère — indignation, violence.
* Karuna : Tristesse — compassion.
* Vibhatsa :  Dégoût — aversion.
* Bhayanaka : Terreur — peur.
* Vîra :Sentiment héroïque - courage.
* Adbhuta : Émerveillement — surprise, curiosité.
Ajoutée à ces huit émotions, celle qui n’en est pas une, la seule qui ne se transmet pas:
Shânta : Paix — tranquillité.
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Qu'est-ce que cela dit au pratiquant de yoga?
 
Ces mouvements, exprimant de manière plus ou moins visible des affects intérieurs, échappent a priori, par essence, au contrôle de notre volonté.
 
Probablement, à l'origine, phénomènes ayant permis à notre espèce de survivre, les émotions se sont diversifiées en fonction de la sophistication de notre psychisme. Elles présentent également, dans une certaine mesure, des formes différentes en fonction des modes de vie et préoccupations en divers lieux du monde et à diverses époques.
 
Leur manifestation peut (pas toujours) amener à souffrir (pensons aux klesha, instances psychiques "fauteurs de trouble" présentés par Patanjali dans le yoga sûtra). De ces émotions sources de souffrance, nous tendons à vouloir nous débarrasser, d'autant que le projet du yoga laisse entrevoir l'établissement d'une sagesse détachée et laisse entendre que les émotions, alors,  s'émoussent ou se désamorcent.
 
En Inde, la neuvième, de nature différente, est la paix intérieure; à mettre en regard de la satisfaction ou l'enthousiasme évoqué par Lacan. Desikachar présentait ânanda, la joie profonde et inaltérable, toujours présente en filigrane dans notre expérience, comme l'"essence des émotions ".
 
Inversement, si l'on traduit le plus généralement "duhkha", concept central du yoga - et du bouddhisme - par "souffrance", la référence à l'étymologie de ce terme (espace - kha - mauvais -duh-), souvent référé à la pénible sensation de restriction que l'on peut ressentir dans la région du cœur, nous amène directement à l'angoisse évoquée par Lacan: regardons-la comme l'indicateur de la proximité, dans notre expérience, d'un point réel non descriptible par les mots, mais pourtant fondamental. En un sens, il serait question d'apprendre, peu à peu, à affronter l'épreuve de regarder ce qu'elle révèle, pour mieux « voir ».
 
La première attitude implicite dans le yoga est d'accepter que ce qui est perçu ou se manifeste existe, est réel (satvada). On se fourvoie si l'on se met en position de refus initial de cela. On pourrait parler de déni. Par exemple, si je n'aime pas me mettre en colère (parce que j'en éprouve un inconfort physique, ou bien que je n'en apprécie pas les conséquences sur l'autre, ou encore que cela ne correspond pas à mon idéal du moi...), je vais peut-être trouver un moyen de ne pas exploser, ou même de ne pas ressentir cette colère. Mais d'une part cela va sans doute déclencher dans mon corps des perturbations cardiovasculaires, métaboliques ou autres; d'autre part la non-reconnaissance de cet affect va me priver de la possibilité de comprendre "ce qu'il me dit", dans une situation donnée, d'en comprendre un peu plus sur mon fonctionnement.
 
Krishnamurti insistait sur l'importance fondamentale du premier mouvement d'acceptation, comme susceptible de transformer instantanément l'affect qui fait souffrir, et aussi de pouvoir le considérer avec plus de recul et de clarté.
 
En résumé: accepter les émotions pour les apprivoiser et en apprendre quelque chose.
 
Il faut aller glaner dans différentes parties du yogasûtra pour voir évoquer des concepts faisant référence à ces mouvements surgis de nos profondeurs :
-    Dans le premier chapitre (sûtra I,31), duhkha -souffrance mais aussi oppression par l'angoisse - est présenté comme le premier symptôme de la présence des obstacles à l'entreprise de transformation et de clairvoyance que constitue le yoga. Puis (sûtra I,33), l'amitié face au bonheur , la compassion face au malheur, la  joie face aux actes justes sont des affects "actifs", impliquant la relation à autrui, contribuant à dissiper ces obstacles. On retrouvera les trois mêmes dans le troisième chapitre (III, 23): ce sera alors par rapport aux véritables forces pouvant résulter de la compréhension en profondeur de ce qu'ils impliquent.
-    Toute la première partie du deuxième chapitre (II,3 et suivants) se centre sur les klesha, "afflictions", "fauteurs de trouble" affectant le fonctionnement psychique. Nous retrouvons, des plus manifestes aux plus cachés (et fondamentaux): la peur, le rejet ou dégoût, l'attrait compulsif, à la racine desquels se trouvent les problèmes de l'égo (cf la honte évoquée plus haut) et l'ignorance que l'on peut considérer comme passion du "ne rien vouloir savoir ".
-    Dans ce même deuxième chapitre, le sûtra II,34 propose de méditer sur les conséquences de la violence, de l'avidité , de la colère, de la stupeur, comme sources de douleur et de perpétuation de l'ignorance.
 
Ces citations du texte de Patanjali, non exhaustives, nous font entrevoir la possibilité de voir, par les yeux du yoga, ces affects comme l'expression d'un désordre. La manière dont nous nous identifions à ce que nous ne sommes pas en profondeur joue un rôle fondamental dans la possibilité qu'ils existent et s'expriment. Mais du fait que nous passons notre existence en relation aux autres, et même à ce qui, en nous-mêmes, nous est étranger, Autre (pour le yoga, seul l'état d'être conscient et fondamentalement libre est notre véritable nature), comment ne pas être pris dans ces mouvements qui témoignent du fait que nous vivons? L'ordre et l'équilibre parfaits ne seraient-ils pas synonymes de la mort?
 
Le yoga, me semble-t-il, nous propose deux voies complémentaires, se succédant plus ou moins au fil des années de pratique:
 
         - apprendre, par l'usage des techniques, à se sentir moins déstabilisé par nos mouvements émotionnels. Ainsi, à l'instar des propositions de Susana Bloch, le choix des postures dans une séance, plutôt actives, ou nécessitant plus de lâcher-prise, plutôt vers l'ouverture, ou plutôt vers la fermeture etc..., a un effet, éventuellement rééquilibrant par rapport à celui qu'a, dans le corps, tel ou tel affect.  Il en est de même pour le choix des techniques respiratoires. De manière plus générale, la pratique du yoga, et la concentration qu'elle implique, contribuent à "calmer le jeu intérieur ".
 
         - approfondir par la méditation la perception, l'analyse, la clarté sur ce que nous disent ces   expressions singulières de nous-mêmes,  qui sommes tous différents, inscrits dans une histoire, des expériences, des paroles qui nous ont marqués et dont la trace, enfouie, devenue inconsciente, alimente la répétition de nos modes réactionnels.
 
Aller, modestement, vers un peu plus de liberté, de joie intérieure, d'enthousiasme, en acceptant nos émotions, qui sont des réalités, en nous attelant à changer ce qui peut l'être, mais surtout en visant la découverte de notre nature essentielle.

YOGA ET EMOTIONS par Marina Margherita

Auteur: 
MARGHERITA Marina

Ne nous est-il jamais arrivé d’éclater en sanglots au beau milieu ou à la fin d’une pratique de yoga ? Si ce n’est pas le cas, nous avons manqué quelque chose, ne serait-ce que le mouvement  du diaphragme qui, parfois bloqué par des tensions, retrouve sa liberté à un certain moment dans une bonne pratique.
 
Il y a  une vingtaine d’années, les émotions n’avaient pas encore leur place officielle dans la sphère du yoga. On n’en parlait pas ou on en parlait discrètement, sans trop se faire entendre par tous ceux qui considéraient le yoga comme le domaine de l’apaisement des activités de l’esprit. Mais  comment ignorer les émotions dans une discipline qui est censée relier l’individu au plus profond de lui-même ? La couche émotionnelle de l’être est-elle obstacle ou raccourci vers la connaissance de soi? Quelle est la place de l’émotion dans la pratique du yoga ? Quand elle émerge, qu’en fait-on ?
 
Pour répondre à ces questions, commençons par définir l’émotion. Etymologiquement, ce mot vient du latin motio qui veut dire « mouvement ». Le préfixe « e » qui comme « ex » veut dire « hors de » indique que l’émotion est un mouvement vers l’extérieur. Le dictionnaire Larousse la définit comme un « trouble subit, agitation passagère causés par un sentiment vif de peur, de surprise, de joie » ou bien « réaction affective transitoire d'assez grande intensité, habituellement provoquée par une stimulation venue de l'environnement ». Wikipédia ajoute qu’ « elle inclut chez les humains  un comportement physiologique, des comportements expressifs et une conscience ».
 
Dans le Yoga-sutra on ne nomme pas spécifiquement les émotions, mais on fait référence aux facteurs qui peuvent les déclencher. En les appelant klesha, sources de souffrance, ce texte met l’accent sur leur aspect perturbateur dans le fonctionnement de l’esprit.
Ce sont avidya, la méconnaissance, asmita, l’ego, raga, l’attirance, dvesha, la répulsion, abhinivesha, la peur. Doit-on les voir exclusivement comme des sources de souffrance ? En réalité ce sont des modes de fonctionnements instinctifs de l’esprit inscrits profondément dans chaque individu par le désir de vivre et de se perpétuer. La peur est nécessaire à la survie, tout comme l’attirance est à l’origine de l’amour, le refus de répéter des expériences désagréables est protecteur et nous avons besoin de la structure de  l’ego pour fonctionner. Ce sont certes des obstacles à la libération de l’esprit dans la mesure où chaque klesha est une forme de méconnaissance (avidya) de la réalité qui nous coupe de nous-mêmes et du mouvement de la vie : l’ego peut être une vision fausse ou figée de soi, la peur peut surgir de façon injustifiée, et l’attirance comme  la répulsion peuvent nous aveugler. Mais c’est aussi par une expérience de peur qu’on prend conscience de la peur,  par l’attachement de l’attachement…… Ainsi, au cœur d’une expérience, une émotion née d’un klesha, par son caractère subit, intense et donc perturbant peut  illuminer, tel un éclair dans un ciel sombre, un état d’âme caché voire méconnu qui nous relie au plus profond de nous-mêmes.
Le tout c’est de ne pas en avoir peur, ce qui nous amènerait à l’ignorer, la fuir ou la suffoquer, au nom d’un d’apaisement de l’esprit qui nous replongerait dans la méconnaissance.
 
Que fait-on d’une émotion qui émerge ? L’essentiel, dirais-je, c’est de la laisser être, de lui donner sa place, son droit d’existence. Pour cela le yoga offre le cadre propice à l’accueil et à l’intégration consciente de l’expérience émotionnelle. Ce cadre doit être « contenant » et non « suffoquant ».
Il n’est pas le même pour tout le monde et pas le même à tout moment. Il  est modulable en fonction de la personne, de ce qu’elle peut et veut voir d’elle même à un certain moment de son histoire.
 
Parmi les différents cadres proposés dans le Yoga-sutra, le plus contenant c’est pratiphakhsabhavanam, le contournement. Quand on se sent submergé par une émotion, et qu’on craint les conséquences d’un comportement qu’elle pourrait inspirer, on reconnaît sa propre incapacité à y faire face  et on crée un espace pour l’apaiser. On se détourne temporairement de la situation émotionnelle pour prendre du recul et y réfléchir. Cette attitude  implique une prise de conscience et un choix lucide qui peuvent se révéler prudents dans des situations de crise.
 
Ce n’est en aucun cas un abandon du travail de fond qui consiste à se stabiliser intérieurement par la pratique. Quand elle est régulière, nous rentrons progressivement dans une attitude  de stabilité et d’aisance corporelles et respiratoires. Le souffle adoucit les résistances et oriente l’esprit qui devient attentif aux sensations,  pensées et images qui émergent dans son champ d’observation. Au fil des pratiques, le mental se stabilise et devient disponible à accueillir les émotions qui remontent quand le mouvement du diaphragme, bloqué par les tensions, retrouve son ampleur. La liberté du souffle est une clé précieuse dans ce travail : il ne peut se libérer que si des résistances tombent ; si celles-ci ne lâchent pas, la personne n’est pas prête pour faire face  aux émotions que ces résistances  retiennent. Il ne s’agit donc pas  de provoquer les émotions, mais  de leur donner leur juste place, quand elles se présentent, en les accueillant comme des moments changeants de notre réalité psychocorporelle qui participe au mouvement de la vie.
 
C’est alors que l’émotion nous relie avec ce qui, en nous, est touché tout en étant conscient. Elle émerge, monte, descend et disparaît en nous révélant que  toute expérience,  joyeuse, douloureuse, surprenante, enthousiasmante ou perturbante, quand elle est pleinement vécue et accueillie, nous libère.
 
M.M.
2 mai 2015