Si le yoga m’était conté...

Auteur: 
GUERIN Anne

Yoga, son, chant et conte vont très bien ensemble pour un public d’enfants. Mais comment les introduire de façon appropriée dans un cadre de soins auprès d’enfants présentant de façon plus ou moins sévère des troubles intellectuels, entraînant des difficultés majeures d’apprentissage scolaire ?
 
            Psychologue clinicienne dans un service de soins pour enfants, j’ai recours au conte et au yoga comme médiations thérapeutiques afin d’aborder avec les enfants cette vaste expérience de svādhyāya qui englobe aussi bien le rapport à la réalité et à la connaissance que le rapport à soi. Les sūtra de Patanjali (LII-1-32-44) nous enseignent que la perception d’une réalité changeante et la recherche de ce qui est permanent en soi réduisent la souffrance et permettent l’accès à une plus grande stabilité et à une meilleure connaissance de soi et de ce qui nous entoure.

            Les enfants à l’intelligence troublée dont je parlerai dans cet article, ont tous des difficultés de raisonnement logique, de compréhension, un manque d’attention, une mémoire peu fiable, des repères spatio-temporels fragiles, des difficultés de langage et une instabilité émotionnelle. Toutes ces caractéristiques entraînent chez eux un sentiment d’infériorité couplé à un important manque de confiance. De façon contrastée et souriante, leurs parents les décrivent comme sociables, débrouillards dans les gestes de la vie quotidienne avec, parfois, un véritable don dans le domaine du sport, du chant, du dessin ou de la danse.

Le yoga complémentaire du conte

            Ma pratique de yoga et mon goût pour le yoga du son et le chant m’ont amenée à introduire dans mon activité professionnelle le yoga associé au conte. Faire le récit d’une histoire imaginaire sollicite chez l’enfant la compréhension des situations racontées, la concentration afin de pouvoir suivre le fil de l’histoire, la mémoire des éléments principaux du conte d’une séance à l’autre, et le recours au langage pour échanger ensemble.  L’écoute et la participation active à un conte demandent nécessairement à ces enfants un effort intellectuel qui les renvoie à leurs manques. Cet effort souvent ressenti comme insurmontable  provoque souvent  une attitude passive ainsi que l’expression d’ennui et de fatigue.

            Ainsi, afin que le recours au conte ne soit pas d’emblée associé à une exigence d’effort décourageante, le yoga, deuxième médiation thérapeutique, apparaît complémentaire du conte. Les séances sont construites sur l’alternance de sthira et sukham, effort et détente. La pratique du yoga permet à ces enfants de découvrir que l’effort peut être couplé au plaisir et à la réussite. Petit à petit et chacun à son rythme, sans compétition, l’enfant peut se sentir exister de façon plus harmonieuse et se percevoir compétent avec et malgré les difficultés rencontrées. Ceci modifie, en chaque enfant, les empreintes profondes que sont les vāsana.

            Chaque posture a un nom qui renvoie aux paysages, aux animaux, aux personnages, et aux situations du conte. Autant d’éléments mobilisant l’attention de l’enfant et lui permettant de  se situer et de s’identifier à des personnages.

Postures d’ouvertures et d’apaisement

            Les séances d’une semaine sur l’autre ont une partie permanente et une partie changeante. La séance commence par un rituel, posture debout, mains jointes sur la poitrine, inspiration en levant les bras le long des oreilles, avec émission du son de l’abeille, bhramari, sur l’expiration. Ensuite, progressivement, posture après posture, est introduite la salutation au soleil, avec introduction des syllabes de feu, hram, hrim hrum, hraïm, hraüm. Sūrya namaskār sollicite intensément en même temps coordination, attention soutenue, repères dans l’espace et mémoire des gestes ; autant d’éléments renvoyant ces enfants à leurs limites cognitives et à leur peu d’assurance. Cependant la tonicité de cet enchaînement, la présence d’animaux (lézard, chien), ainsi que la symbolique de l’ouverture à la lumière et à la chaleur du soleil s’avèrent, séance, après séance, très parlantes et aidantes.

            En fin de séance, est introduit un deuxième rituel, les enfants étant assis en rond dans la posture du lotus. L’année scolaire commence avec la ronde du souffle (les enfants se tiennent par la main et chaque enfant serre, l’un après l’autre, la main de son voisin de gauche sur l’expir). En fin d’année sont introduits des mantra courts et répétitifs.

Effets thérapeutiques 

            Le corps central et changeant de la séance voit l’introduction de nouvelles postures selon les besoins du récit. Elles illustrent les lieux (forêt, montagne, palais), font apparaître des animaux et des personnages. Elles font appel à l’équilibre, à la possibilité de s’identifier à la force et au courage (enchaînement du guerrier), à l’affirmation de soi (lion). Elles sollicitent aussi l’ouverture (postures en extension) ainsi que l’endurance (cobra, sauterelle). En contrepoint de ces postures toniques, sont proposées des postures de retour sur soi orientant le mental vers le calme, l’apaisement émotionnel et une intériorisation progressive.

      Lorsque le groupe y est prêt, est proposé en fin de séance un court temps de  méditation, en posture allongée, les yeux fermés, avec recours à un bhāvana, visualisation d’une image centrale du récit.

            On peut observer les effets thérapeutiques de cette approche à travers les deux premiers des 8 membres de l’ashtanga yoga : les yama, attitudes sociales et relationnelles, et les niyama, attitudes personnelles, dont svādhyāya, la connaissance de soi fait partie. L’introduction du yoga dans un cadre de soin permet à certains enfants de vaincre une trop grande timidité et de sortir d’un repli sur soi les freinant dans leur développement. D’autres au contraire peuvent dans un tel dispositif thérapeutique accéder à une meilleure gestion de leurs émotions et de leur agressivité, les libérant ainsi d’un agitation envahissante. Le yoga pour l’ensemble de ces enfants participe, à long terme, à l’accès à un mieux-être profond, à un équilibre plus sûr, à l’expression de soi de façon plus authentique, plus confiante, à une conscience plus respectueuse de l’autre ainsi qu’à une plus juste connaissance de soi.
 
Anne Guérin, professeur de yoga IFY et psychologue clinicienne

La mouche et le pot de miel

Auteur: 
RIVOT Antonia

Il était une fois une petite mouche ordinaire qui vivait avec ses frères et sœurs ordinaires sur un gros tas d’ordures.
 
Ce tas d’ordures, comme vous l’imaginez était poussiéreux et malodorant au possible ! Mais les mouches n’en avaient cure et adoraient leur tas d’ordures…
Elles essayaient bien quelquefois d’aller voir ailleurs mais, invariablement, elles revenaient sur leur tas d’ordures favori.
 
Pourtant un jour, l’une d’elles, plus futée peut-être, décida de s’aventurer plus loin, et elle découvrit, ô merveille ! Sur le bord d’une fenêtre, un grand pot de miel doré. Elle en fut toute retournée ! Jamais elle n’avait senti une si délicate odeur ! Jamais elle n’avait rien vu de plus beau !
 
Avec précaution, elle posa une patte sur le miel et goûta. C’était si savoureux, si suave, qu’elle y mit une autre patte… « Que j’ai de la chance, pensa-t-elle, d’avoir découvert un tel trésor ! »
Quand elle fut pleinement repue, elle s’en retourna d’une traite vers le tas d’ordures malodorant.
Mais dès le lendemain, la petite mouche repartit pour s’abreuver de ce doux nectar, et ainsi chaque jour.
Elle avait bien essayé de convaincre ses frères et sœurs de l’accompagner mais rien à faire, ils étaient très contents sur leur tas d’ordures et n’avaient nulle envie d’en partir.
Alors elle s’en allait seule vers son pot de miel.
 
Cependant, tandis qu’elle se délectait, elle ne pouvait s’empêcher de penser à ses frères, ses sœurs sur leur tas d’ordures … « C’est étrange, se disait-elle, que je reste ainsi attachée à ce tas d’ordures. » Et, en dépit de la joie que lui procurait le miel, son attachement à ses mauvaises habitudes la forçait à revenir sur ses pas… jour après jour… Elle en était très malheureuse, car elle n’éprouvait plus de joie ni sur son tas d’ordures ni dans son pot de miel ! Elle était très déchirée !...
 
Or, un jour qu’elle était posée au bord du pot, une brise soudaine projeta directement la petite mouche dans le pot de miel. Elle en fut aussitôt pénétrée de douceur et de pureté. Immergée dans le miel, elle se sentit transportée de joie, oubliant ses frères, ses sœurs et tout le reste pour de bon. Jamais plus elle ne repensa au tas d’ordures, tout son être était transformé !
 
Ainsi en va-t-il de nous. Notre mental est comme la petite mouche. Il goûte un jour les délices du miel de la Connaissance, mais ses attachements et ses désirs le ramènent immanquablement vers son tas d’ordures : le monde matériel. Il reconnaît la supériorité de la saveur spirituelle, mais il ne peut s’empêcher de retourner sur ses pas…
 
De la même manière, lorsqu’un être se trouve immergé dans la pureté et la douceur de la vie spirituelle, il ne souhaite plus jamais revenir en arrière, il n’a plus à lutter contre ses désirs, ses attachements, ses pulsions,
 
Il est libre...                                                                      Swami Sankalpananda Saraswati

Antonia Rivot, Présidente IFY-IDF

Rencontre avec Paula Gabinski Ratsimba


Après avoir rencontré Paula, maman de trois grands garçons, qui enseigne l’anglais et le yoga, je pense à cette phrase de Lina Franco quand nous préparions le Carreau du Temple : « Cela ne va pas être facile de présenter toutes les richesses des enseignants de yoga tant elles sont nombreuses ! »
Je vous laisse juge : après une formation de mime avec Ella Jaroszewicz au Studio Magenia, elle poursuit des études de théâtre à l’université de Saint-Denis et fréquente l’Ecole Jacques-Lecoq pour des cours de « théâtre gestuel ».

Habilleuse, entre autres,  à l’Alcazar, au Moulin-Rouge et au Théâtre des Quartiers d’Ivry, elle décide d’interrompre cette activité à la naissance de son troisième enfant, les horaires de nuit étant peu compatibles avec la vie de famille... Elle commence à enseigner l’anglais, qui est sa langue maternelle, en tant qu’intervenante dans les écoles primaires.

Elle découvre le yoga de l’IFY en suivant les cours de Paco, un élève de Marina Margherita, puis se forme auprès de Marina et devient enseignante de yoga (promotion 2006-2009) à Courtry, Chelles et Lagny (Seine-et-Marne). Elle fait partie de l’association Instant Yoga qui regroupe des enseignantes formées par Marina Margherita
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Marie-Christine Tchernia - Quel était ton sujet de mémoire ?

Paula Gabinski - « La création d’un espace dans lequel l’élève peut expérimenter et apprendre en toute confiance ». Mon sujet de mémoire partait de mon expérience de l’enseignement de l’anglais dans les écoles primaires, dans les lycées professionnels et les cours pour adultes. Quel que soit leur niveau et leur âge, les élèves arrivent avec des doutes et des difficultés d’expression. J’ai  proposé un enseignement plus réactif et plus ludique avec des situations et des jeux où l’expression orale domine tout en mettant le corps en action. Une mise en pratique du sutra II-3 : « Dans l’oppression due au doute, cultivons l’attitude mentale du contournement ». 

Tu enseignes le yoga depuis sept ans maintenant, de quoi es-tu le plus fière ?
J’ai accompagné en cours individuel un enfant autiste de 10 ans pendant deux ans, cela a été une expérience humaine très bouleversante. Et puis il a déménagé. Les progrès étaient très sensibles.
En mars 2015, au premier Salon des Femmes Entrepreneurs de Chelles, Claude, atteinte de la maladie de Parkinson, est venue à ma rencontre pour demander des cours de yoga dans l’optique de monter un cours collectif. Nous avons commencé avec les cours en individuel jusqu’à la mise en place d’un cours de groupe d’une heure trente à Lagny en septembre 2015. Il est destiné aux personnes malades et aux aidants familiaux. A cette occasion, j’ai trouvé du soutien auprès de Patricia Dautin, professeur IFY, qui a un groupe à Pontault-Combault.

Tu enseignes aussi à d’autres publics ?
Oui  j’enseigne aux enfants, aux adultes, aux seniors. J’ai développé aussi  des cours de yoga prénatal et postnatal après avoir suivi un stage de Bernadette de Gasquet « Yoga et maternité ».  J’avais envie d’un yoga qui s’adresse aussi au corps féminin avec tous ses bouleversements
Dans ce stage il y avait à la fois description physiologique de la grossesse et toutes sortes de propositions corporelles pour aider à un mieux-être et à l’apaisement du mental. C’est un véritable plaisir de voir comment le travail respiratoire, qui va dans le même sens que le nôtre,  est immédiatement senti par les femmes enceintes. En plus j’ai acquis des outils qui peuvent aider au placement du bassin que l’on peut guider à tout public.

Il y a eu aussi d’autres rencontres de formateurs...
Grâce à Michel Alibert, j’ai senti la finesse du mouvement respiratoire et la subtilité du diaphragme. Thierry Jumeau m’a formée au yoga-nidra. Je continue à travailler régulièrement en post-formation avec Marina (cours individuels, ateliers) qui, avec un enseignement clair, me ressource et me donne confiance…

Quels sont les sutras qui te portent ou ceux que tu aimes transmettre ?
Les yamas et les niyamas, les disciplines relationnelles. J’aime bien le sutra II-37 qui parle de l’honnêteté : être qui l’on est. La sensation d’être claire dans l’instant, de faire des rencontres réelles,  accepter d’être une personne gentille ! 

Je sais que tu as des projets qui te tiennent à cœur...
Je suis en train de créer une association qui va s’appeler Elan Yoga et j’espère ouvrir un cours de yoga avec France Parkinson à Chelles.
En association avec Patricia Dautin, le samedi 16 avril à 14h30 j’organise à Chelles un « Instant-thé » autour de la maladie de Parkinson. Je sais que des professeurs IFY-IDF ont déjà des élèves en cours particulier qui en sont atteints…

Propos recueillis par Marie-Christine Tchernia, professeur de Yoga IFY

L’utilisation du son et de la vibration sonore dans la pratique de yoga

Auteur: 
HEGUY Nicole

L’Instant Thé, rencontre de professeurs, est un espace d’échange et de réflexion autour d’un thème. Nicole Héguy, organisatrice de l’Instant Thé du mois de février, intitulé « Les effets de la vibration sonore dans la pratique du yoga », a réuni cinq professeurs, qui utilisent le son et le chant dans leur pratique (syllabes simples, mantras ou chant védique) pour approfondir avec eux cette «voie du son».

Lié au souffle, qu’il permet d’allonger, le son peut accompagner les postures et avoir toute sa place dans l’assise. Il participe à l’orientation de l’esprit et par ses effets vibratoires à la détente corporelle. C’est à la fois un instrument d’éveil et d’extériorisation quand on le pratique avec des enfants par exemple et une aide à l’apaisement intérieur, très utile pour des seniors.

La « manipulation » des sons doit se faire avec beaucoup de prudence car la vibration sonore accentue les effets de la posture ou de la respiration. C’est un travail tout en subtilité qui nécessite d’être guidé, mais, bien utilisé, le son donne l’ouverture du cœur, il enracine et élève. C’est aussi, paradoxalement, une ouverture vers le silence…

Nous vous laissons découvrir les paroles des participantes...

Ghislaine : « Chacune des participantes a pu partager une expérience de sa pratique autour du son : que ce soit la pratique guidée avec des OM qui ont tout de suite permis l’intériorisation ; les quelques postures au sol avec des sons émis ou intérieurs, pour nous mettre à l’écoute de notre souffle ; le temps de relaxation avec CD, autour du chakra du nombril, pour réactiver le feu en nous ; les postures plus toniques debout avec des O et des A ; ou encore le chant védique pour clôturer ce partage d’expérience, dans l’unité et la diversité »

Jocelyne : « Nous avons baigné dans des sons si divers, que je suis partie avec une énergie vibratoire qui ne m’a quittée que très tard dans la soirée. Nous étions d’ailleurs toutes rayonnantes d’énergie après cette rencontre…»

Murielle : « L’Instant Thé permet de partager, d’expérimenter en commun. Cela fait du bien, surtout quand on se sent un peu isolée en tant que professeur. »

Carole : « Le thème du son m’a particulièrement intéressée : la pratique des postures en association avec la voix est un outil très puissant et apporte beaucoup de force et de joie. Et, au-delà de cet aspect, ressentir l’union du groupe en un seul chant composé de toutes nos voix différentes, en une seule et même vibration, a été une sensation magique ! »

Maryse : « Un beau moment qui est passé “comme un charme”. Avec de bonnes surprises : le soutien des voix ; l’aisance d’un cobra dressé avec un son sifflant ; la puissance légère, soudain, d’un Vīrabhadrāsana ; la plénitude du silence... Lors du tour de table final, nous avons échangé sur les apports du son pour la pratique mais aussi sur les précautions à prendre pour l’introduire dans les cours.
Merci à Nicole de nous avoir réunies autour de cette thématique et à Ghislaine qui nous a ouvert sa porte et offert ce beau lieu, cet espace ouvert, ciel et rivière tout proches. Avec, dans les moments de silence, le pépiement des oiseaux. Le train du retour nous a permis de faire plus ample connaissance. Ah ! les Instants Thé ! »

Nicole Héguy, professeur de yoga IFY


 

Le yoga à l’école

Auteur: 
NASR Nadia

Le yoga est bel et bien entré dans les écoles. Depuis trois ans, j’anime deux ateliers de yoga hebdomadaires dans une école primaire publique d’un quartier aisé de Paris, mais où les enfants sont d’origines sociales très diverses.
 
Le cadre de l’école est très spécifique : délimitée dans son espace, l’école vit selon une temporalité propre. Dès le départ, mes ateliers Yoga ont dû s’adapter à ce cadre prédéfini et assez rigide. J’ai des groupes d’enfants nombreux (plus de 15) et de tous âges mêlés (de 6 à 12 ans). Mes cours ont lieu entre 15h et 16h30, ce qui peut être la fin de journée pour certains, après les heures de classe et avant la sortie de l’école, mais qui pour d’autres est un temps situé entre plusieurs activités, jusqu’à 18h. Les groupes d’enfants changent à chacun des trois trimestres et les activités sont choisies par les enfants eux-mêmes.
 
Mes séances s’intègrent au temps scolaire et s’adaptent à la configuration du lieu. Mais, de manière intéressante, la circulation qui s’établit là est quasiment sans filtre. J’ai avant tout à faire avec les enfants. La communication avec les familles est possible mais s’avère restreinte. J’ai pu constater que le Yoga a acquis une place, une légitimité, jusque dans l’institution scolaire. J’ai reçu un accueil très favorable de l’équipe scolaire, dont le regard perplexe est devenu, dans le temps, attentif et bienveillant. Quant aux enfants, ils ont tout de suite adhéré. Certains pourtant peuvent avoir une résistance vis-à-vis du yoga. Dans les moments de détente, le simple fait de s’allonger par terre et de se reposer leur est quasi impossible. Le fait de me trouver en immersion dans leur monde me permet de repérer les tensions, les raideurs physiques et mentales qu’ils portent déjà – et d’ouvrir un espace où ils peuvent expérimenter une autre manière d’être, à commencer dans leur propre corps.
 
Inventivité et plaisir
 
Un des enseignements que je retire concerne la pédagogie. Le maître-mot est la spontanéité. Tout est ouvert avec eux, plus fortement qu’avec des adultes. Ils sont le changement même, différents d’une semaine sur l’autre, d’un moment de cours à un autre. Perméables à tout ce qui se passe autour d’eux (bruits, lumière, mouvements). Ils m’obligent à être réceptive à ce qu’ils laissent passer et à utiliser cela comme support afin de les rendre conscients du moment présent. Je n’hésite pas à improviser quand je vois qu’ils sont à l’opposé de ce que je voudrais leur faire faire.  Je suis souple dans la transmission de certaines notions, j’évite les discours (qu’ils reçoivent en classe) et passe plutôt par un jeu, une remarque pour leur faire comprendre la non-violence, la patience, la beauté. A l’inverse, je peux être plus exigeante dans la réalisation de certaines postures afin d’en faire ressortir les bienfaits physiques et psychologiques.
 
Dans ce lien qui se tisse entre nous, nos guides sont l’inventivité et le plaisir. Le yoga est un jeu qui sert un but donné (gagner en concentration et tranquillité), un défi lancé à soi et aux autres, plutôt qu’une compétition. Il revêt des formes multiples au-delà des postures, les mandalas étant leurs préférées. Le yoga à l’école est véritablement une respiration, il sort les enfants de la consommation et de l’efficacité et fait d’eux des bijas, graines semées qui donneront de beaux fruits.
 
 Nadia Nasr, professeur de Yoga IFY

Une expérience du yoga avec les ados

Auteur: 
CREPEAU Yveline

Au fil des années, les enfants qui suivaient mes cours, commencés en 2008, sont devenus des adolescents... J’ai donc ouvert un cours spécifique pour répondre de façon plus appropriée à leur évolution. Un vinyāsa krama s’est naturellement opéré.
 
Le yoga pour ados reprend les bases du yoga enfants, mais avec un renforcement constant sur la respiration, permettant de se distancier des problèmes et faire « taire » les pensées désordonnées dues aux changements tant physiques que psychologiques, hormonaux et émotionnels.

Un temps de parole libre au début de chaque cours leur permet de mettre des mots sur leur état, d’échanger, d’être écoutés et à l’écoute des autres. Avec un rapport de confiance instauré depuis longtemps entre nous, confidences et interrogations sont aisées. C’est aussi l’occasion d’aborder les yama-niyama pour développer l’estime de soi, la bienveillance, l’honnêteté, l’autodiscipline, le respect.

Les  dix à quinze postures exécutées sur un rythme soutenu, certaines en statique, augmentent la persévérance, la stabilité et la force musculaire, notamment avec les postures d’ouverture, d’équilibre et les torsions. Les ados attendent aussi d’être surpris par de nouveaux enchaînements qui, parfois émanent de leurs propres propositions. Les variantes sont toujours bien appréciées, ainsi que les postures en binôme. Une des jeunes a décidé d’elle-même de pratiquer des postures de yoga lors d’un examen scolaire où la discipline sportive était au libre choix de l’élève. Elle était ravie de m’annoncer sa bonne note.

Capter leur attention est un objectif permanent à garder pendant la séance car les ados d’aujourd’hui sont  « décentrés » de par leurs habitudes à « zapper » d’un sujet à l’autre, d’une technologie à une autre, d’un centre d’intérêt à un autre, mais également à la recherche de leur propre identité. Les ados sont aussi stressés, avec des problèmes de sommeil, des angoisses qui s’ajoutent au mal-être ressenti par leur changement physique constant et leurs doutes sur l’avenir.

Chaque séance se termine par une relaxation guidée bien appréciée, avec une histoire inspirante et apaisante, suivie d’une assise méditative de quelques minutes en cercle pour se relier à soi, mais aussi aux autres.

Yveline Crépeau, professeur de yoga IFY





 

Yoga et éducation

Auteur: 
MARGHERITA Marina

« Qu’est-ce que le yoga ? » « Une gymnastique un peu philosophique », répond une de mes petites élèves de 9 ans. Quand je lui demande d’expliquer ce qu’elle veut dire, elle ajoute : « Quand je fais du yoga, j’apprends des choses sur moi-même. » Je doute qu’un adulte puisse donner une définition aussi claire et profonde de cette discipline après quatre mois de pratique, ce qui me fait penser que le yoga est congénial aux enfants.
 
Définitions et objectifs

En  laissant libre cours à mon imagination pour remonter à ses origines, je vois des hommes qui, vivant en communion avec la nature, sentaient le besoin de l’apprivoiser et d’en intérioriser les énergies par l’intermédiaire de positions corporelles. Ces postures, telles des prières, étaient intégrées dans les rites pour demander la protection des divinités, qui personnifiaient souvent des éléments de la nature comme la foudre ou le rayon du soleil. Certaines postures permettaient à ces hommes de s’identifier à des personnages mythiques, parfois des demi-dieux, pour s’élever à leur hauteur et absorber leurs qualités – la lumière de Marīcy (1-1) le courage de Vīrabhadra (2-2) [ndrl: voir postures associées à cet article]. Le yoga réunit et harmonise les différents aspects de l’être, du corporel au spirituel. Attirés par sa dimension ludique, les enfants y adhèrent sans réserves, ce qui me porte à croire que le yoga peut jouer un rôle important dans l’éducation.

Pour le confirmer on peut remonter aux étymologies des deux mots. Le mot yoga, du sanskrit yuj, veut dire « union », à la fois comme moyen d’unification de l’être et comme outil pour relier l’esprit à un objet d’attention. Le mot « éducation », du latin ex-ducere ou educare, veut dire « extraire, porter à la surface, faire éclore, développer ». Le yoga et l’éducation visent à harmoniser les facultés de l’individu et à développer ses capacités, entre autres celles de l’attention et de la concentration.

La découverte de soi-même

Selon l’aphorisme 2 du IV livre du Yoga-Sūtra de Patanjali (3) « le développement de la nature se fait par sa propre abondance ». Chaque être humain est unique, sa nature est riche de potentialités, comme un champ à cultiver. L’éducateur, dit l’aphorisme suivant, comme le fermier, respecte le terrain en créant les conditions pour qu’il donne ses fruits. Tout est déjà dans la graine ; le fermier se limite à enlever les obstacles qui empêchent la graine de germer.

Les membres du yoga (Yoga-Sūtra II-29)  correspondent aux domaines dans lesquels l’enfant peut s’épanouir : la relation aux autres et à soi-même, le corps avec son potentiel énergétique, les sens pour appréhender le monde extérieur, l’esprit comme moyen pour le connaître et rentrer progressivement en contact avec son intériorité. Si au départ l’éducation, comme le yoga, vise à développer toutes les facultés de l’être, quand on rentre dans la sphère de l’instruction scolaire, le savoir et la performance sont mis en avant pour répondre aux attentes de la société. Or l’acquisition d’un savoir n’a de sens que si elle s’accompagne d’une découverte de soi-même et de ses potentialités, comme nous dit l’aphorisme 17 du livre I du Yoga-Sūtra de Patanjali : « Le processus vers la  connaissance se fait par étapes, en allant du plus superficiel vers le plus profond. Il construit la personnalité et s’accompagne d’un sentiment de joie. » A partir de l’âge scolaire, le yoga peut interagir avec l’éducation en aidant le jeune à réaliser son svadharma, à savoir : mettre ses capacités au service de la société, tout en restant en accord avec sa loi intérieure.
 
Les moyens

Pour accomplir cette tâche le yoga dispose d’un certain nombre d’outils techniques et pédagogiques.

• La posture

La posture  permet à l’enfant de descendre dans son corps de façon consciente, pour désencombrer son mental, exprimer ses émotions et se renforcer physiquement et psychiquement. La respiration, introduite progressivement, contribue à ce travail de conscientisation de l’être par le biais du corps. On privilégiera les positions qui ouvrent le thorax, renforcent le dos et les membres, les postures d’équilibre, les enchaînements dynamiques en faisant appel à l’imagination de l’enfant pour les réaliser (3, série d’images). Assumer la position du lion (4) en émettant un rugissement lui permet de canaliser son agressivité, s’identifier à l’éléphant (5) l’invite à en explorer la force tranquille, rester immobile comme un lézard (6) qui guette sa proie le pousse à cultiver la vigilance. Sentir que dans Vīrabhadrāsana, la posture du héros de Shiva, il ouvre mieux sa poitrine s’il est ancré dans ses jambes, lui permet de comprendre que le courage se développe à partir d’un sentiment de stabilité. A chaque fois qu’il  habite par la posture une pièce de sa maison intérieure, il  définit l’image de lui-même dans ses limites et ses capacités et apprend qu’un travail corporel progressif et adapté peut repousser les unes et développer les autres.

• La progression, le vinyāsa krama

L’outil technique qui permet ce travail dans la pratique du yoga s’appelle vinyāsa krama et désigne une façon d’enchaîner les postures en allant du plus facile au plus difficile. Chaque posture prépare la suivante et échauffe graduellement le corps pour faire face à la difficulté dans les meilleures conditions. Le vinyāsa krama est « une stratégie de succès qui consiste à connaître son point de départ pour mieux définir son objectif  et tout mettre en œuvre pour le réaliser » (4). Dans une trajectoire de progression allant d’un point A (la première position) vers un point B (la posture cible), il s’agit d’approcher la difficulté en se fixant une série de mini-objectifs intermédiaires qui sont plus faciles à atteindre que l’objectif final (7).

Intégrée corporellement par la pratique, cette stratégie aide le jeune à se libérer de l’anxiété des résultats et à s’engager dans l’action avec une totale attention. Débarrassé du souci de la performance, il fait face aux situations de la vie (un examen, une compétition) dans les meilleures conditions pour être performant. La confiance en soi, qu’il développe, lui permet de vivre les échecs comme des opportunités pour tester sa motivation et continuer à avancer en réajustant sa stratégie. Il s’ouvre au monde et aux autres qui ne représentent plus une menace.

Dans le cours de yoga l’esprit de compétition peut être réorienté vers une émulation constructive au sein d’un groupe où chacun trouve sa place, soutenu et encouragé dans ses progrès par les autres. On construit la pratique ensemble, à partir des suggestions de chacun, on montre ou on guide à tour de rôle son enchaînement, on pratique par deux en s’entraidant.

La séance de yoga devient l’espace où l’enfant, pleinement reconnu, est écouté et écoute les autres, est encouragé à devenir autonome et à prendre ses responsabilités au sein du groupe. Stable sur ses bases, confiant en lui même, il se prépare au passionnant combat de l’existence, déterminé à y trouver sa place et à respecter celle des autres. Nouvel Arjuna (5), il a intégré le message de la Bhagavad Gītā  « Nul effort commencé ne se perd, nul empêchement ne survient » (6) ; « tenant pour égaux plaisir et peine, profit et perte, victoire et défaite, rassemble tes énergies pour le combat ; ainsi tu ne souffriras aucun mal » (7). Ainsi « victorieux, tu jouiras de la vaste terre » (8).

Marina Margherita, Formatrice IFY-IDF
 
(1) Divinité de la lumière de l’aube.
(2) Héros au service de Shiva.
(3) Texte de référence du yoga écrit entre le IIe siècle av. J.-C. et le IIe siècle apr. J.-C.
(4) Voir la contribution de Marina Margherita au texte du site de l’IFY.
(5) Héros de la Bhagavad Gītā, texte de la Tradition hindoue, partie de l’épopée du Mahābhārata.
(6) Bhagavad Gītā : chant II-41.
(7) Idem : chant II-38.
(8) Idem : chant II-37.




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