Créativité et Yoga

Auteur: 
LE MASSON Philippe

Créativité et yoga

Quand Lina m’a proposé ce sujet je me suis demandé. Suis-je créatif ou pas dans ma façon de transmettre le yoga ? Je me dis de la tradition de Desikachar donc si je respecte la tradition et l’enseignement de mes professeurs, puis-je à mon tour faire preuve de créativité sans m’éloigner de ce que j’ai reçu ?
 
Créativité ou tradition ?
Il s’agit, de ne pas sacrifier le yoga sur l’hôtel de la créativité, mais en même temps de savoir proposer un enseignement vivant. Une fois encore nous sommes sur un fil. Le fameux entre deux du yoga ni trop ni trop peu. C’est rester traditionnel et libre en même temps. La créativité a sa limite là où s’arrête l’adaptabilité des postures. Je peux être créatif mais je ne dois pas ignorer les principes du yoga tant au niveau postural que dans la construction de séance.
Mais, s’enfermer dans les concepts et la tradition rendrait l’enseignement répétitif et ennuyeux. Renouveler ses séances demande constamment de l’inventivité. Respecter le rythme, les préparations et compensations et, l’objectif de chaque posture, permet de rester proche de la tradition mais laisse énormément de créativité. Innover ce n’est pas réinventer. Chaque posture a un concept, la séance un cadre et le yoga des textes. A nous de respecter tout cela, se croire meilleur que plus de 2000 ans de tradition est un écueil qui nous est très souvent démontré par la presse du yoga.
 
Garder un discours vivant !
Guider une séance ce n’est pas réciter une leçon apprise par cœur durant sa formation, mais c’est faire passer avec, et surtout, sans les mots, quelque chose de l’état de yoga. C’est dans ce discours, cette attitude de l’instant qu’est la plus grande part de liberté du professeur. Faire appel au yukti (ruse) pour induire sans dire. Le pratiquant est là pour ressentir, « apprendre quelque chose de lui-même» (Christiane Berthelet Lorelle psychologie magasine n°34). Le discours du professeur vient de son vécu du yoga et non d’une quelconque théorie, c’est en ce sens que ce parlé est vivant, incarné.
 
La relation créative !
Le yoga nous demande de réfléchir à notre attitude avec les autres mais il ne s’agit pas de faire du second chapitre des yoga-sutra un dogme. Nos relations doivent être bienveillantes et respectueuses. La singularité de nos élèves nous force à trouver la bonne attitude face à chacun. La posture relationnelle du professeur n’est pas dans l’imitation mais dans l’incarnation elle aussi.
 
Induire la présence à soit ne se trouve pas dans les livres, elle se vit sur le tapis. Transmettre cette présence s’apprend avec l’expérience et vient du désir de la partager.

 
Philippe Le Masson, professeur IFY

Créativité et Tradition dans l’Enseignement du Yoga

Auteur: 
PINGAULT Delphine

Laurent Nadolski et Philippe Le Masson, professeurs de l'IFY évoquent au travers de deux articles les liens entre le yoga, la créativité personnelle et le respect de la tradition.

 
Laurent Nadolski
Le chant védique est de nos jours encore peu connu. Si à l’époque du sage-voyant Vyāsa, il existait 1180 branches des Veda-s, aujourd’hui il n’en subsiste que 12 ou 13 dont certaines sont en voie d’extinction. L’UNESCO a déclaré le chant védique comme patrimoine universel de l’humanité le 12 novembre 2003, le reconnaissant comme héritage culturel unique. Dès le milieu de 20e siècle, le professeur T. Krishnamacharya, visionnaire et conscient que ce trésor ne devait pas être perdu, décida d’ouvrir son enseignement au-delà de la caste des brahmanes en Inde ainsi qu’aux Occidentaux.
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Philippe Le Masson
Quand Lina m’a proposé ce sujet je me suis demandé. Suis-je créatif ou pas dans ma façon de transmettre le yoga ? Je me dis de la tradition de Desikachar donc si je respecte la tradition et l’enseignement de mes professeurs, puis-je à mon tour faire preuve de créativité sans m’éloigner de ce que j’ai reçu ?
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"Le jeu de l'acteur et le yoga"


 « Ayez soin de vous renouveler  » (Hadewijch  d’Anvers)

C’est  l’histoire d’une promesse qui initie progressivement, pour peu que l’on autorise cette rencontre, une transformation de nos anciens comportements ou habitudes de pensée, ceux-là mêmes qui asphyxient  ou atrophient  notre créativité.

Cette promesse s’appelle  « yoga ».

Il m’est un art de vivre qui, dans  son application quotidienne, tend à enrichir et soutenir ma démarche artistique dans son évolution permanente, me rendant ainsi plus réceptive à cette part d’inattendu que recèle tout acte de création. Il permet de développer une intelligence intuitive capable de révéler sur scène une partition corporelle et vocale nouvelle,  appliquée à  porter la saveur poétique d’un texte.

 « De l’énergie tendue au relâchement du jeu… » (Nâtya-câstra de Bharata) 

L’acteur sur un plateau est là et il agit, et tout ce qui le constitue et le caractérise en tant qu’individu est l’instrument même dont il se sert pour agir. Au deuxième chapitre du Yoga-Sutra se dessinent les moyens de parvenir à notre propre chant :

« tapas-svâdhyâya-îshvara pranidhânâni kriyâ-yogah »
(Le yoga de l’action-purification est ascèse, étude de soi et abandon au suprême)

A l’image d’un triptyque, deux volets extérieurs (tapas et svâdhyâya)  se replient sur le panneau central pour atteindre au cœur de l’œuvre (îshvara pranidhânâ). Ces trois éléments fondent dans leur ensemble les qualités constitutives du kriya-yoga.   

On fait « tapas ».  Avec  ardeur, on crée le terrain favorable susceptible d’attiser le feu intérieur et pour laisser s’exprimer librement la vie en nous. Corps-creuset qu’on  purifie et entraîne. Ce  qui  fait l’acteur « vivant »  capable d’aborder le plateau d’un regard toujours neuf, c’est cette qualité d’énergie (virya) qu’il saura concentrer,  modeler et faire jaillir dans son jeu ; c’est, porté par une foi (shraddha) en son art qui l’anime, qu’il trouve dans l’espace du cœur  (hrdaye), le souffle vivant (Prâna) de l’écriture. « Sthira-sukham asanam », nous dit Patanjali quand il définit la posture. Cet  état (physique et psychique) où se conjugue cette double qualité de fermeté (sthira) et de confort (sukha) recouvrant  ainsi l’expression vers laquelle notre incarnation doit tendre.

 « Marche à vif jusqu’à l’homme » (Edmond Jabès)

Des lignes d’explorations viennent soutenir cet engagement  au « tapis »: svâdhyâya,  deuxième élément du yoga de l’action. C’est à travers l’étude, l’enseignement, l’interprétation et les discussions autour des textes sacrés et leur récitation chantée, grâce aussi aux différents outils du champ artistique et culturel auxquels on s’adonne, que se creuse le sillon de cette mise en relation avec notre créativité, qui nourrit et éclaire notre propre voie.
 
« Ne refuse pas la présence à ce que tu ne vois pas, sois présent à cette présence » (Valère Novarina)

 Dans le chant VI de la Bhagavad-gitâ, Krishna parle à Arjuna du renoncement comme le détachement dans les  actes.  Ainsi,  faire ce que l’on a à faire du mieux possible, parce qu’on se sent relié à quelque chose de plus grand  touche  à cette notion d’Ishvara pranidhânâ : «  l’abandon sans démission ».

Ouvrir son jeu à quelque chose de plus grand.

Agir tout en laissant agir, comprendre qui joue vraiment,  établir cette distanciation-là. 

Et porté par  le souffle  qu’on  accueille et cultive comme source d’expériences uniques, se laisser traverser et caresser  par lui.

Dans cette jubilation toujours renouvelée du dire ;  partager ensemble un voyage en création. 

Lara Bruhl enseignante de l’IFY, comédienne et metteuse en scène.





La créativité dans l’enseignement des Yoga-Sûtra


Portrait de François Marmèche, professeur de yoga dans le Val d’Oise

« François veux-tu nous rejoindre à la cafétéria du Petit Palais ? Je serai en compagnie de Chantal Bourgea  pour notre entretien, es-tu d’accord ? » D’accord tu l’es, pour l’entretien, pour le lieu, pour la présence de Chantal qui a envie de t’entendre raconter notre métier. Enthousiaste et créatif. Ce qui frappe chez toi François c’est  ta générosité : tu n’embrasses pas deux fois mais quatre fois, tu écoutes en ouvrant grand les yeux et tu ris facilement de tout ton cœur !
François, quelle joie de te connaitre un peu mieux, car enfin nous nous croisons depuis quelques dizaines d’années au cours de stages, séminaires, AG et ce portrait cela fait un moment que nous en parlons !

Enseignant de français, latin, grec, théâtre au lycée de Cergy, tu as été aussi formateur au sein de l’Institut Universitaire de Formation des Maîtres.
En parlant du théâtre (en option au bac depuis 1988) qui semble être une grande passion, tu évoques le rôle du silence et de l’espace. Pendant ces 30 ans d’enseignement  du théâtre au lycée, le yoga a sa place. Il est le sas, la porte d’entrée  de ces ateliers de 3 heures menés « en doublette » avec une collègue et un metteur en scène (formé chez Jacques Lecoq, d’où les ponts avec le yoga).

Tu donnes des cours de yoga depuis 1981 et pendant 16 ans tu as animé un groupe stable. Tes  engagements ont été aussi d’ordre politique et syndical. Pendant deux ans, tu as également enseigné le yoga à des BTS Force de Vente, comme aide à la vie professionnelle.

Chantal : François, ton histoire avec le yoga cela commence comment ? 
François : Et bien en me promenant sur les quais je suis tombé sur un marabout flash sur le yoga. Il y avait la salutation au soleil et 4 autres postures que j’ai pratiquées à la maison. J’avais 17 ans.
Ensuite j’ai pratiqué dans les cours de Raymond Lambert, président de la branche française de l’école Van Lysebeth. Cela a duré une quinzaine d’années ; cette pratique comportait beaucoup de postures tenues en statique et était influencée par le hatha yoga, le  yoga irano-égyptien d’Hanish, et le « yoga-dynamique- souffle » (yoga hindou combinant postures, sauts, pranayama et bandhas dans un enchaînement rapide de 45 minutes).
La pratique de  yoga de monsieur Lambert ne m’a plus convenu à un certain moment, elle était source d’une grande tension intérieure.
En 1988, un de mes amis me parle du yoga de Desikachar et Bernard Bouanchaud m’a accepté dans sa formation d’enseignant. 

Marie-Christine : Tu termines ta formation en 1992 avec quel sujet de mémoire ?
François : J’ai choisi de travailler sur le regard, « voir ». L’harmonie existe dans une instabilité permanente. Mon regard change mais l’observation reste.

Chantal : Qu’est ce que tu as découvert  en suivant la formation de professeur de yoga dans la lignée Desikachar ? 
François :
« L’alliance du geste et du souffle.
Le dynamique qui prépare au statique.
La pratique personnelle quotidienne.
Les textes.
La créativité.
La liberté dans la construction des séances.
Le plaisir de travailler avec plusieurs formateurs. J’ai toujours rêvé pour les professeurs de yoga d’un compagnonnage (ces « compagnons » qui font leur tour de France pour s’instruire auprès de plusieurs maîtres, avant de le devenir à leur tour) ; ces dernières années j’ai eu plaisir à travailler avec Laurence Maman, Béatrice Viard, Babette Rémy, Michel Nicolas ».

Marie-Christine : Depuis  2010 tu donnes des cours de yoga à Ermont deux soirs par semaine .Nous avons parlé souvent ensemble de ta manière créative de transmettre le yoga en particulier les  Yoga-Sûtra, peux-tu l’évoquer pour nous ? 
François : Dans ces deux grands groupes j’ai choisi de transmettre le Yoga-Sutra en début de séance.
Nous nous installons en cercle et les 10 premières minutes du cours sont consacrées à un sutra.
Je choisis un thème comme parinama (le changement), karma, eka tattva (une seule direction) et je cherche les sutras s’y rapportant. Je traduis le texte sanscrit du sutra et l’illustre systématiquement par quelques anecdotes concrètes. Ensuite  il y a des indications pour lier le sutra à la pratique des postures, à la séance. Pendant cette séance, lorsque cela me paraît juste, je rappelle tel ou tel aspect du sutra.
Nous pouvons explorer un thème pendant plusieurs semaines. Les yoga sutras édictent la manière dont on fait une séance. Tout est champ d’expérience (chapitre 4).

La séance de postures constitue le cadre d’une expérience mentale où la forme compte moins que la manière de la prendre.
Après la pratique des postures  et pour clore la séance je propose souvent du chant. Les échanges au sujet de la séance interviennent en début de la semaine suivante. Ainsi il se fait comme un tissage. L’être de relations que je suis ne peut faire autrement que de tisser des relations avec les autres. J’ai envie que cette vie de yoga que j’ai laisse des traces chez mes élèves à travers échanges et transmission.

Marie-Christine : J’aime bien quand tu dis que le yoga n’est pas une école de pensée mais une école de vie, quels sutras t’ont accompagné dans les moments difficiles ?
François : Ceux qui ont trait à la souffrance. Tout est souffrance, cela vient de l’ignorance, de l’ego, de l’attraction et du rejet.
Ceux qui parlent de la joie intérieure. Dans les moments de plus grand malheur, je suis optimiste et il y a un fond de joie…

Marie-Christine : Qu’est ce qui te donne envie de continuer d’enseigner le yoga ? Où se porte ta curiosité ?
François : Je souhaite que la curiosité que j’ai à faire chaque pas, continue. A chaque pas, sa découverte.
Etre attentif sans juger. Etre ouvert à ce qui se passe. Les choses se présentent, les accueillir. Ne pas juger avant de faire. Quelque chose se délie si l’on reste ouvert.

Voici d’autres mots que François a choisis concernant le yoga
Jamais corps tout seul ; toujours corps conscience.

Pas de progrès dans les formes : tout est changement mais un développement est possible de la discrimination, de la connaissance de soi, de l’intuition.

Le bien être n’est qu’un moyen habile pour donner confiance dans un chemin qui mène vers plus de liberté.

Chaque type de yoga a sa cohérence, veiller à cette cohérence interne et à cette richesse apportée par la différence ; ne pas condamner ; ne pas préjuger ; chacun son chemin, pourvu qu’il y ait chemin et cheminement possible !

Le yoga n’est pas une école de pensée, c’est une école de vie.

S’il n’est fait mention qu’une seule fois de la posture dans les Yoga-Sutra, c’est peut être parce que la seule posture qui compte est la posture intérieure.
 
Propos recueillis par Chantal Bourgea et Marie-Christine Tchernia, le 2 juin 2016



L’Instant Thé : Yoga et Mandalas

Auteur: 
HEGUY Nicole
Le 24 juin dernier, Nicole Héguy professeur de l'IFY avait réuni des participantes autour du thème « Yoga et mandala », elle nous relate cet instant-thé.
 
En début d’année, j’ai commencé à m’initier aux arcanes du mandala, à son labyrinthe.
Le terme « mandala » vient du sanskrit et signifie « cercle ». Il est utilisé comme moyen d’illustration depuis des millénaires. Comme allégorie de l’âme, le mandala est universel. Profondément ancré dans la culture indienne et le bouddhisme tibétain, on le retrouve dans tous les pays du monde.
 Lors de mon cheminement, j’ai compris que la réalisation de mandalas, qu’ils soient figuratifs ou géométriques, nécessite une approche particulière.
J’ai découvert que le mandala est constamment associé au monde de la forme et de la couleur. Cette présence à l’instant m’a conduit à une profonde concentration proche de nirodha.
 
J’ai très vite perçu les liens entre le yoga et les mandala. A la fois fascinée et intriguée ; j’ai décidé de partager mes expériences avec d’autres professeurs.J’ai organisé un Instant Thé le 24 juin à mon domicile, autour du thème : « yoga et mandala ». Alison, Patricia et Anne étaient présentes. Dorothée m’a transmis son témoignage.
 
Patricia :
«C’est un travail d’expansion réalisé toujours en silence qui passe par le visuel, la matière.
Retrait momentané du monde extérieur, dans le silence et la concentration pour renouer avec l’être en soi. Celui qui regarde en dehors rêve…Celui qui regarde en dedans s’éveille.Lorsque l’exécutant est un enfant, le travail vise à centrer. A l’inverse, les mandala visent l’expansion dans le cas d’une personne dépressive.L’exécutant est toujours libre, il aime se structurer lui-même. Toute une quête vers l’unité, la méditation, la paix intérieure… »
 
Dorothée : « Sur un atelier d’une demi-journée, j’axe la pratique du mandala dessiné et la pratique du yoga autour d’un bhavana donné.
L’accent est mis ici sur la spontanéité de l’image et du dessin dans un premier temps.
Puis la pratique vient ouvrir le champ de perception, apaiser le mental pour un retour sur un second temps de dessin et ainsi pouvoir observer comment les deux pratiques influent l’une sur l’autre. Il est également possible d’axer la pratique de yoga autour du même bhavana pour observer comment le corps intègre celui-ci après le temps de dessin »
 
Alison :
"Le sujet des mandala m’a interpellé au début parce que j’avais peut être une possibilité de faire des ateliers de yoga pour les adolescents  l’année prochaine. Les mandala peuvent être utilisés surtout pour les ados et les enfants.  L’idée de prendre le temps pour échanger entre professeurs sans les contraintes du temps me plait beaucoup. J’ai eu beaucoup de plaisir à échanger avec d’autres professeurs et de pouvoir poser des questions et d’en avoir des réponses très pointues et intéressantes. J’ai compris au fils de l’après-midi la complexité des mandala et surtout leurs liens avec le yoga."

Anne :
« La pratique du mandala invite à retrouver notre axe et à se rapprocher de notre monde intérieur. Au centre du mandala réside le Soi, purusa en sanskrit. Mon premier instant thé. Une bonne occasion pour moi de rencontrer d'autres professeures de yoga. L'expérience des autres me donne des idées et m'ouvrent des espaces.Merci à toi, Nicole de nous avoir accueillies »
 
Les liens entre le yoga et les mandalas sont multiples.
 
Il permet, à celui qui l’exécute de dépouiller l’égo de son trop-plein, de traverser les apparences et à atteindre l’Etre absolu qui luit en son centre.
 
Prise en charge de soi, des autres et du monde ; le mandala vise à la conquête de la conscience suprême.
 
Nicole Héguy


 

Yoga et danse

Auteur: 
FRANCO Lina

La chorégraphe Régine Chopinot, invitée de Lina Franco, prend la plume et nous fait le plaisir d'évoquer sa rencontre avec le yoga, "partenaire exigeant et généreux de sa création chorégraphique".


Yoga et créativité ?

Je commence la danse à l’âge de 5 ans, suis chorégraphe depuis 1978, directrice artistique du Centre Chorégraphique National de La Rochelle de 1986 à 2008. Désormais, je vis et travaille à Toulon pour Cornucopiae, nouvelle structure de création et de recherche sur la force de la parole au sein de la transmission orale – notamment avec le groupe du Wetr en Nouvelle-Calédonie - dans le Pacifique Sud.

En juillet 1991 a lieu la première rencontre concrète avec le Yoga en la personne de Michel Alibert. J’étais alors en train de monter avec les danseurs de ma compagnie une nouvelle pièce chorégraphique « St Georges » inspirée par la sculpture romane.

J’ai suivi de 1993 à 1999 l’enseignement de Michel Alibert à Lyon. Dans la continuité et pour approfondir la recherche menée à La Rochelle avec les danseurs de la compagnie sur la qualité du « corps au présent », j’ai également organisé de 1999 à 2001, avec Peter Hersnack, Michel Alibert et d’autres chercheurs, trois années d’enseignement intensif sous forme de laboratoire pratique et théorique. Depuis, encore et toujours, le Yoga est le partenaire exigeant et généreux de toute ma réflexion et de ma création chorégraphique. Il est le support indispensable à toute ma recherche chorégraphique et son médium : le corps en mouvement dans l’espace et le temps.

Travailler comme une abeille. Butiner, glaner, tester, observer, pratiquer, lire, rencontrer – j’ai eu la chance de pouvoir travailler avec des pédagogues, des chercheurs et des penseurs de haut niveau dans des domaines très divers. Inventorier toute une batterie d’objets, toute une série d’outils, tout un panel de perceptions, d’images, de mémoires. Se servir de tous, sans à priori, en fonction des personnes, des situations, des lieux et du temps. Une sorte de jeu. Parfois c’est rapide, parfois long et compliqué. Pendant une longue période, j’avais besoin, pour me rassurer, d’émettre un objectif, mais, depuis, j’ai observé qu’un chemin possible parmi d’autres était celui qui s’offre en se perdant. De plus, la sensation d’être perdu suscite, révèle tout un champ à défricher. Même la peur, à cet endroit, se révèle une délicieuse et inattendue complice. Elle développe une autre sphère perceptive. On voit mieux dans le noir ! Avec l’adrénaline, il y a un phénomène d’amplification de la perception qui favorise une autre qualité d’écoute et qui peut devenir, avec doigté, une alliée. Et puis, si mes choix  s’avèrent inefficaces, j’ai toujours la possibilité de revenir à des bases plus classiques. L’éventail d’outils répertoriés, du plus simple au plus sophistiqué, la multitude de choix et les combinaisons à l’infini nous aident à trouver les bons supports de la médiation à soi, à l’autres, aux autres. Il n’y a pas de convention, pas de pré-requis, il n’y a qu’à s’exercer, qu’à pratiquer.

Certes, tout est relatif et dépend de la situation que l’on cherche à créer et à partager dans un temps donné. Revisiter le passé et l’actualiser avec ce qui vient. Le lien, le tissage d’un fil à un autre, d’une personne à une autre, d’une culture à une autre, d’un espace à un autre, s’effectue souvent par le ténu, l’accidentel et aussi parfois le détour. C’est souvent une surprise, un insoupçonné et/ou un inattendu qui opèrent ! Rester ouvert, à l’écoute. Disponible à ce qui est en train de se jouer, de se tramer. Avec la confiance et l’humour comme partenaires d’aventure.

Les contacts, les appuis, les supports ? J’y reviens sans cesse et ils reviennent en permanence me questionner. Le poids. L’écoute du poids. Se mettre à l’écoute de la gravité du poids. Le poids ni lourd ni léger mais les deux, une combinaison mouvante et constamment en synergie, en balance. C’est un champ majeur. Chaque parcelle de peau en contact avec le sol est le capteur de chaque infime changement de poids. S’y référer, y revenir sans cesse, rester dans cette écoute spécifique. Tout bouge, tout s’adapte, tout s’invente, à l’instant. Rester tranquille !

Debout, assis, à plat dos, à plat ventre, à 4 pattes, en inversion sur les épaules ou sur la tête, l’investigation et la relation aux appuis sont primordiaux pour se construire ou/et se déconstruire. Si l’on conçoit le corps comme une architecture soumise à l’action de la gravité terrestre, c’est tout simplement la clé de voûte du projet architectural. Support horizontal du sol, certes, en premier. Mais aussi l’espace qui s’ouvre immédiatement à d’autres expérimentations toutes aussi exigeantes et passionnantes, avec un support vertical, par exemple, celui d’un mur, ou encore celui du corps de l’autre immobile ou mobile. Appuis possibles et variables à l’infini, plus subtils, plus abstraits comme prendre appui sur l’espace, l’air, la lumière, les points cardinaux, etc … Se rendre disponible à ses/ces appuis pour les transformer en supports est une source inégalée d’observations du sensible. Lorsque le simple porte en lui l‘immensité du complexe, la durée d’une vie est trop courte pour en épuiser l’expérimentation et la conscience qui en découlent.

Le poids ne serait-il pas, à la fois, la signature la plus concrète et la plus énigmatique de notre être ? Pour se mettre au diapason du poids, il est nécessaire de l’activer avec confiance. Porter et être porté est une expérience en soi car travailler avec le poids revient à se rencontrer et à s’accepter. Dialoguer avec la gravité, cet aller/retour immédiat du pousser/repousser. Aller vers et, dans la micro seconde qui suit, accueillir son propre rebond. Tel le courant électrique, une danse permanente entre les pôles, positif et négatif. La gravité terrestre est la condition grâce à laquelle nous sommes debout, c’est elle qui nous construit, nous invente du premier au dernier souffle. C’est ainsi sur notre planète terre. Entre les pôles, chaque mouvement et chaque immobilité se transforment en énergie qui se faufile et qui nettoie. À l’intérieur et à l’extérieur. En parallèle à une pratique engagée et humble, petit à petit et avec le temps, nos appuis se transforment en supports vifs et dynamiques.

De fait, la recherche qui m’anime se situe du côté de l’empirisme … Je tente d’évoquer cela  avec l’expression « corps au présent », une éventuelle réponse à notre question : Yoga et créativité ?

Régine Chopinot – Août 2016



YOGA ET CREATIVITE OU "METTRE DES PICKLES DANS LE SAMBAR"

Auteur: 
MAMAN Laurence

Le yoga fait partie des pratiques à propos desquelles la question de la créativité peut se poser.
Au moins à deux titres :

- au sein de la pratique du yoga, tout d’abord, quelle est la relation entre la fidélité aux « règles » et la créativité ? Si nous regardons la manière dont le yoga est enseigné actuellement, nous constatons une variété de pratiques, s’inscrivant dans un spectre entre ces deux extrêmes.
- quel est l’effet de la pratique du yoga sur la créativité, celle des artistes, des écrivains, des scientifiques, de tout un chacun ? Inhibiteur ? Facilitateur ?

DES PRATIQUES DE YOGA
A une extrémité, donc, certaines pratiques sont répétitives, à première vue peu créatives : ainsi dans l’ashtanga yoga, école qui a codifié des enchaînements-type il y a quelques décennies: « Il se compose de 6 séries de postures. Peu importe son niveau de yoga, quand on vient pour la première fois dans un cours d’ashtanga, on commence par la première série. Les difficultés vont croissant de série en série, et il faut parfois dédier de longs mois, des années même, avant de pouvoir passer aux séries 3 ou 4. … Les postures de chaque série sont toujours les mêmes, et comme le disent souvent les profs, “ les postures ne changent pas, mais vous, vous changez ” » (Blog « Mathilde fait du yoga »).

Il semble s’agir ici de la nécessité pour le pratiquant de s’adapter à la posture plutôt que d’observer, ressentir et innover pour qu’elle s’ajuste à lui. « Prêt-à-porter » et non pas « sur mesure ». Certes, au sein de la répétition, on ne vit jamais exactement les mêmes expériences ; mais il existe un risque d’automatisme dans la pratique, ou de forçage, avec perte de sensibilité.
 
Parcourons le spectre en citant un article présenté par le site Doctissimo, recensant 33 styles de yoga. Outre diverses pratiques qui restent ancrées dans des traditions solides, il est remarquable de voir fleurir des disciplines telles que :

- acroyoga (« style de yoga, qui mélange acrobatie, yoga et massage thaïlandais et se pratique le plus souvent à deux ») ;

- yoga Om (« d'origine New Yorkaise et crée par l'ancienne danseuse Cyndy Lee, ce genre de yoga est une branche du Hathayoga, qui fusionne des asanas fluides avec la méditation bouddhiste axée sur la pleine conscience ») ;

- yoga « Never too late » (« comme son nom l'indique, cette discipline est destinée aux personnes qui ont l'impression qu'il est trop tard pour se mettre au yoga.) ;

- yoga Jivamukti (« d’origine New Yorkaise et crée par Sharon Gannon et David Life, cette forme de yoga comporte des exercices de respiration, des ajustements pratiques et des chants dévotionnels. Selon David Life, un professeur de jivamukti doit aussi être un excellent DJ, 80% du cours s'effectuant en musique. La séance d'exercices, fondée sur le yoga ashtanga, peut ainsi commencer aux sons planants de Massive Attack et se poursuivre sur les rythmes des Rolling Stones pour l'incontournable salutation au soleil. Cet enchaînement fluide de postures et de respirations (qu'on appelle le vinyasa) prend alors des allures de chorégraphie. Un travail vigoureux, qui libère les tensions et les blocages de façon rock'n'roll ») ;

- Integrative yoga therapeutics (« ce style de yoga, crée par le professeur de yoga et psychologue Bo Forbes, rassemble psychologies, yoga et sciences pour des fins thérapeutiques, dont le but premier est d’éliminer les soucis de santé, comme par exemple les blessures physiques, l’anxiété, la dépression et même l’insomnie, et d’améliorer la performance physique ») ;

- Insight yoga (« crée par Sarah Powers, l’Insight yoga provient des traditions yogistes, taoïstes et bouddhistes. Cette discipline intègre les aspects yin et yang de notre personnalité en associant flux passif et flux dynamique et permet, de ce fait, d’améliorer tous nos tissus corporels »).

- Ajoutons le yoga du rire («  concept révolutionnaire né de l’idée originale du Dr Madan Kataria, un médecin de Mumbai. En Inde, il a lancé le premier club de rire dans un parc le 13 Mars 1995 avec seulement une poignée de personnes. Aujourd’hui, le phénomène est mondial et des milliers de clubs de rire sont aujourd’hui recensés (2016) dans plus de 100 pays. Le yoga du Rire s’impose par sa facilité à installer un bien-être complet chez ses pratiquants. Techniquement, le yoga du rire combine des rires sans raison avec des respirations yogiques (pranayama) ») ;

- et le yogalates (« Le Yogalates – combinaison de Yoga et de Pilates - est une marque déposée, créée par l'australienne Louise Solomon en 2002. Cette pratique est la même que le Yogilates, mais s'en distingue par la marque :Yogilates est aussi une marque déposée : cette discipline fut créée en 1997 par Jonathan Urla aux USA. »).

 Arrêtons ici la liste qui pourrait se poursuivre …
Belle créativité, donc. Et sans doute un certain nombre de ces pratiques apportent-elles du plaisir, des sensations, des performances, des prises de conscience, une énergie nouvelle…On ne peut rien en dire sans aller y voir de plus près.

Il n’empêche qu’on peut s’interroger sur la limite entre créativité et inconséquence, sur la prise en compte, ou non, d’un ancrage dans des bases suffisamment cohérentes pour permettre aussi de jouer, improviser, créer de nouveaux exercices, ouvrir de nouvelles voies. Sans parler du mélange des traditions et systèmes, des assertions médicales plus ou moins justifiées, voire des enjeux commerciaux (marques déposées). Patanjali n’aurait-il pas pensé ici à une forme de vikshepa, de dispersion, de distraction, par rapport au projet du yoga qui est de passer du temps, beaucoup de temps, avec l’aide des techniques, à traquer les illusions et les idées fausses qu’on peut se faire sur soi-même ?

METTRE DES PICKLES DANS LE SAMBAR
Le sambar est un plat de référence dans la cuisine de l’Inde du Sud, à base de lentilles, dans lequel on ajoute des épices et différents légumes. Dans une interview récente disponible sur Youtube, à propos de son père TKV Desikachar – qui vient de quitter ce monde -, sa fille Mekhala rappelle un souvenir : il avait concocté une recette très personnelle, étonnante pour les indiens attachés aux traditions culinaires, remplaçant les épices par des pickles (condiments souvent très épicés)… et, dit-elle, c’était délicieux. Pour elle, cette créativité dans les recettes se retrouvait dans la manière dont Desikachar proposait des pratiques de yoga à ses élèves. Je comprends et confirme ce qu’elle veut dire. Je l’ai vécu, de différentes manières, à son contact.
Desikachar a transmis à ses élèves de très solides références théoriques et pratiques. Par exemple, la structuration des séances se fait selon des règles réfléchies de progressivité, de choix de dynamique et de statique, de jeu des postures et contre-poses, de rapport à la respiration, de respect de l’anatomie et de la physiologie… Cette rigueur est de l’ordre de la qualité « sthira ». Il nous a mis à maintes reprises dans des situations d’expérimentation, d’observation, d’approfondissement de la précision de notre travail d’enseignement.
 
Mais en même temps il nous a invités à être créatifs, ce qui implique une certaine décontraction, un aspect « sukha ». Cette créativité est présente dès les premiers stades de la structuration des pratiques, puisque celles-ci ne sont pas stéréotypées, figées dans une succession répétitive de postures et pratiques de respiration ou de méditation. Au contraire, c’est comme si nous avions en mains un jeu de cartes entre lesquelles les combinaisons ne seront jamais les mêmes. Nous pouvons pratiquer le yoga pendant des dizaines d’années, notre « vocabulaire »de techniques n’est pas extensible à l’infini, et pourtant nos séances ne seront jamais deux fois les mêmes.  C’est ce qui permet de donner aux pratiques des caractères différents – plus dans la tonicité, ou plus dans le lâcher-prise, ou avec un travail spécifique sur le regard, ou sur la voix, ou dans le centrage sur telle ou telle posture, tel ou tel effet à explorer plus avant etc.. C’est ce qui fait qu’une pratique peut devenir une partition individuelle. C’est surtout ce qui donne des chances aux pratiques d’être habitées d’un « petit plus » d’originalité, de vitalité, de sensibilité.

Au-delà de cela, cet appel à la créativité implique aussi que nous tenions compte de notre histoire collective (par exemple, des occidentaux venus en Inde s’imprégner de références sont amenés à les recontextualiser à leur retour dans leurs pays)  mais aussi personnelle (fonction, entre autres, de nos caractéristiques propres, talents particuliers, croyances particulières, formations initiales…).

ETRE CREATIF A PARTIR DU YOGA – REFLEXIONS ET TEMOIGNAGE
Le fait que nous soyons, en tant qu’occidentaux, allés chercher le yoga, cadeau de l’Inde, implique à mon avis un respect par rapport à cette source et à l’ancienneté de sa tradition. Nous pouvons improviser avec cette « matière » mais ne pouvons pas garder le nom et en faire quelque chose de tout à fait différent. Nous ne sommes pas dans la même situation que des danseurs, musiciens, plasticiens occidentaux qui peuvent créer dans leurs disciplines dont le champ est très ouvert.

Lise Rodriguez, violoniste et yogini,  dans son livre « Musique et Yoga, la quête du juste » (Ed Almora), présente joliment les séances de yoga comme des partitions musicales que créerait un compositeur.
Elle rapporte le témoignage d’une pianiste : « Le yoga m’a donné la solution pour aborder le piano sans utiliser de forces inutiles tout en exploitant davantage de ressources physiques. (…) La respiration utilisée en yoga m’a aussi beaucoup apporté au niveau de la concentration. (…) Une décontraction physique qui m’inscrit dans quelque chose de très fluide. Fluide à tous les niveaux : le contact avec le public, mes partenaires, la projection du son… Je suis alors dans une fermeté décontractée physique et mentale. Le yoga m’a amenée à bien gérer ce qui doit être réalisé tout en faisant un cadeau. Ce n’est pas « moi » et « les autres » mais tout l’ensemble qui est concerné. »

Pour poursuivre, si nous pouvons être créatifs en restant dans le cadre cohérent du yoga, cet état d’esprit retentit sur notre créativité dans d’autres aspects de notre vie : refaire des recettes avec pickles à partir de l’expérience du yoga. Trouver des solutions inédites dans des situations du quotidien. Se sentant mieux dans son corps, gagnant plus de tranquillité et s’autorisant plus de liberté, être plus vivant dans des pratiques professionnelles ou artistiques.
 
Laurence Maman, professeur et formatrice IFY      








Chant Védique : un Outil au Service de la Transformation de l’Être

Auteur: 
NADOLSKI Laurent


 Chant Védique : un Outil au Service de la Transformation de l’Être

 




Une tradition millénaire
 
Le chant védique est de nos jours encore peu connu. Si à l’époque du sage-voyant Vyāsa, il existait 1180 branches des Veda-s, aujourd’hui il n’en subsiste que 12 ou 13 dont certaines sont en voie d’extinction. L’UNESCO a déclaré le chant védique comme patrimoine universel de l’humanité le 12 novembre 2003, le reconnaissant comme héritage culturel unique. Dès le milieu de 20e siècle, le professeur T. Krishnamacharya, visionnaire et conscient que ce trésor ne devait pas être perdu, décida d’ouvrir son enseignement au-delà de la caste des brahmanes en Inde ainsi qu’aux Occidentaux. T.K.V. Desikachar a contribué activement à le propager en formant les premiers professeurs non indiens qui ont essaimé à travers le monde.
 
Le chant védique, aussi appelé adhyāyāna, « voyage vers soi », est une récitation psalmodiée des Veda-s qui, d’après la tradition, furent entendus par des sages inspirés plongés en état de méditation. Tradition orale, le chant est récité aujourd’hui comme jadis par des chantres; un ensemble de règles et codifications strictes a permis de préserver toute altération temporelle.

 
Les mantra-s et le prāṇa
 
Les « phrases » des véda-s sont prononcées en sanskrit et sont appelées mantra-s. Chaque mantra est comme une graine qui ne demande qu’à germer afin que son potentiel se développe au sein d’un champ propice : l’ensemble corps-mental-esprit du récitant. Le mantra, prāṇa condensé, devient source de créativité et de sagesse lorsqu’il est pratiqué régulièrement et avec enthousiasme.
 
Le chant védique est une discipline orale et expérimentale. Sa pratique favorise le développement de nombreuses qualités comme l’écoute, la concentration, la focalisation du mental. Le chant védique a également de très nombreuses applications dans le domaine de la santé.
 
Tel un sacrifice intérieur, le chant védique allume un feu dans le corps quinté dimensionnel (pañcamaya) du pratiquant, feu qui va nettoyer, purifier son corps et son mental pour les préparer à recevoir la vibration au plus profond de sa conscience. Cette vibration est vivante et active : elle est porteuse de sens et, en se développant, révèle elle-même son énergie et sa signification. Ainsi chanter les Veda-s est d’abord une expérience qui se vit avec tous les sens et qui ensuite se transforme en voyage intérieur. Le Son devient Acteur. Le récitant chante soit pour lui soit pour les autres : le soin de l’Être débute...
 
Laisser le son agir est souvent difficile face à nos habitudes (saṁskara-s) en particulier celle de mentaliser (donner un sens, traduire...). Le son a, en effet, sa propre intelligence, son étincelle de Conscience. Il permet d’atteindre un état du mental très subtil, qui dépasse l’entendement usuel : il nous connecte, nous relie à « quelque chose » de plus grand.
 
Quelques effets du chant
 
En se développant, le feu crée le mouvement, l’énergie ainsi libérée circule à travers le corps pour venir le baigner. Le feu a de multiples manifestations : sensation de chaleur dans le corps qui va produire différents types de « fluides » ; la digestion est activée que ce soit celle liée à la nourriture physique, sensorielle, mentale ou émotionnelle ; le « feu », lié à la vision, au discernement, au fonctionnement du système nerveux central, à éclat de la peau, etc., est renforcé. Une fois les obstructions atténuées, l’énergie raffinée peut pénétrer les canaux plus subtils du corps humain. Le cakra de la gorge, viśuddhi, est particulièrement activé, lieu de la communication et de l’élévation.
 
Discipline orale et auditive, le chant développe la mémoire, l’écoute attentive, la sensibilité, la relation à autrui.
 
Le chant est pratiqué sur la phase d’expiration et allonge progressivement le souffle : la gestion du capital d’énergie et l’interaction subtile avec le mental se développent. Le mental s’ouvre, ses limites sont alors repoussées sans cesse, il devient espace de créativité. L’Être peut alors s’exprimer naturellement.
 
Le chant est agissant, tel un massage subtil, il sculpte le monde intérieur du récitant et permet de révéler des paysages et potentiels insoupçonnés. Tout dépend ensuite de l’habileté et de l’intelligence créative (yukti) du pratiquant. Intégré à la pratique du yoga, le chant la transforme, la fluidifie, met l’être en vibration. Le son peut remplacer avantageusement le comptage au sein d’une pratique de yoga (nombre de répétitions d’une posture, d’un prāṇāyāma). 
 

Invitation à l’expérience
 
Pour terminer, le lecteur curieux souhaitera intégrer le chant à sa pratique. Pour approfondir, il pourra également se rapprocher d’un professeur compétent.
 
Deux exemples d’application sont maintenant proposés.
 
 
Le mantra choisi est celui de la gāyatrī.
Pour son application, la gāyatrī est scindée en trois :
 
1/ [oṁ] tat saviturvareṇyam |
2/ [oṁ] bhargo devasya dhīmahi |
3/ [oṁ] dhiyo yo naḥ pracodayāt |
 
La gāyatrī pourra être chantée oralement ou mentalement sur l’expiration lors d’une posture ou d’un enchaînement de postures.
·      Pour Vīrabhadrāsana, la posture du héro (à intégrer dans une pratique avec contre posture) :
 
 





· Pour le prāṇāyāma, discipline du souffle vivant :
 

 
Un dernier mot :
 
Enfin, soyez curieux, expérimentez, laissez place à la créativité en vous (répétition, nombre, intensité, etc.). Restez attentif, à l’écoute et ajuster en fonction de l’expérience vécue (svādhyāya).
 
Bonne pratique !
 
 

À la mémoire de Sir,
T.K.V Desikachar,
professeur de mes professeurs.