PARINAMA : le changement, l'épreuve de la rupture

Auteur: 
FRANCO Lina




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Etymologie :

Pari- : préfixe ; idée d'un tour complet

NAM : racine ; se courber, s'incliner en avant, se plier, d'où l'idée d'être transformé, d'arriver à maturation

C'est par le terme parinâma que le Yoga désigne le changement tel qu'il se manifeste dans les rouages de la vie.


Le rappel de l'étymologie du mot n'est pas sans intérêt, car le mot revêt plusieurs aspects, à la fois :

1. l'action de changer à associer à tout processus de maturation, de déclin, de vieillissement, d'évolution, de développement naturel, de métamorphose et
2. les conséquences du changement – telles qu'elles apparaissent dans la traduction du terme par résultat, fin, inconstance, déséquilibre, dénouement.

La racine pari- figure également dans le mot paritakmyâ qui désigne un voyage (takmya) incertain, instable, dangereux et aussi dans le verbe paritap qui veut dire tourmenter, menacer et encore dans le substantif paritâpa : la chaleur, le tourment.

On comprend dès lors que parinâma n'est autre que la vie telle qu'elle se déroule au jour le jour au fil de ses variations et de ses ajustements. Comme un voyage qui compose – non sans difficultés – avec les aléas du moment, aussi bien qu'avec la part d'inconnu, de désir et de nécessité propre à toute mise en mouvement.

D'après le Sâmkhya, grande école de la philosophie indienne, parinâma indique également cette possibilité latente qui viendrait s'inscrire au cœur de la précarité de la condition humaine. Le point de départ du Sâmkhya est en effet la constatation que tous les êtres humains sont assujettis à une souffrance fondamentale dont l'impermanence – qui est l'une des conséquences du changement – est la cause.

Tout change. Notre corps physique et énergétique, notre mental, notre environnement relationnel, notre regard, l'autre, le monde. Telles des turbulences, le désir, la colère, la peur, la jalousie, le doute, la maladie, mettent la vie en état de désordre lui imposant autant d'accélération que de décélération. Ça fluctue, ça tangue, ça change, continuellement, éternellement.

Nul ne peut arrêter l'inexorable transformation des choses, des êtres et de la nature, ni le cheminement certain vers la mort, qui, dans la perspective hindoue, prépare la renaissance ici-bas, encore et encore. Le changement est cette force qui va donner direction à la vie, qui est toujours mouvante, toujours en devenir.

Pourtant, à regarder de près nos expériences personnelles, on s'aperçoit que c'est bel et bien le changement, dans toutes ses formes, qui génère des tensions, des conflits intérieurs. Ces modifications concernent :

1. Le temps : celui qu'il fait, au regard du passage des quatre saisons, et celui qui passe et détermine les différentes phases de vie, de l'enfance à la vieillesse.
2. Les changements dans notre entourage, familial, professionnel, géographique.
3. Les changements que nous appelons de nos vœux, c'est-à-dire ces transformations volontaires que nous souhaitons faire.

Dans ces moments, de bouleversements en révolutions, notre vie se rend disponible à ce qui peut arriver. Se rendre disponible, c'est déjà prendre l'initiative d'une liberté si petite soit-elle face au changement inéluctable. Se rendre disponible, c'est vivre la liberté d'essayer.

La possibilité latente dont parle le Sâmkhya réinscrit dans le mouvement inévitable qu'est parinâma la chance d'expérimenter ce qui est éventuel, potentiel, vraisemblable, imaginable, "mieux"... selon nous. Cette possibilité latente est la fille du désir, et de son petit frère, l'attrait de l'inconnu, que la nécessité fondamentale du changement n'a pas réussi à éteindre.

Tout bouge, tout s'adapte, tout s'invente à l'instant.

« Il ne reste à ces moments-là que le cœur palpitant, grand ouvert au présent du monde qui se distille goutte-à-goutte » (B. Viard)

Parinâma nous confronte à notre capacité à lâcher prise lorsque la mutation s'oriente dans un autre sens que celui que nous souhaitions. Il teste notre équilibre. Tenir, se tenir, sans arrêter le mouvement, demande autant de souplesse que d'adaptation à ce qui est là, en train de se faire, d'arriver.

Parinâma questionne notre ouverture au vivant. Il nous invite à nous installer dans un état de disponibilité à l'accueil de l'imprévu tout en se laissant la possibilité d'un vacillement du Moi, installé dans l'attendu, l'habituel, le normal, le conforme, le conventionnel, en un mot : le familier.

Là est le défi et la vérité du changement : mettre l'être/la personne face à la rupture et à la suspension momentanée de sa maîtrise, face à cette peur atavique et insupportable du dénouement, de la fin.

Pourtant, c'est dans cette danse répétée et continue avec le changement qu'un calme serein, lumineux, puissant inonde le yogin qui sait devoir accepter l'inexorable de la vie en devenir.


SATYAM, la véracité : un des « miroirs » du yoga

Satyam est une attention toute particulière que le yoga nous encourage à porter dans nos relations

Le jour où j'ai arrêté de faire semblant

Mais que ce regard nous questionne ! De nombreuses questions qui ne trouveront leur réponse que dans une démarche  longue et sincère.

L’enjeu du yoga

Le yoga nous offre par l’intermédiaire d’un de ses textes majeurs, le Yoga-sûtra, la possibilité d’être libre. Cette liberté, kaivalya, est l’aboutissement d’une longue démarche, prenant en compte le fonctionnement de notre mental.

 

Les moyens offerts par le yoga sont nombreux, postures, techniques respiratoires, méditation… mais tous ont à voir avec la manière dont notre mental s’y relie.

Celui-ci peut vivre deux états : la dispersion ou la focalisation. Le premier de ces états nous permet de goûter les merveilles de la vie sous toutes ses formes, mais il nous décentre, nous fait nous éloigner de ce que nous sommes profondément. Le deuxième état, la focalisation, en prenant un support, si possible plaisant à notre mental, nous permettra de vivre une relation étroite avec ce support et va nous révéler à nous-mêmes. C’est la méditation.

La relation et la place de satyam

Tous les supports offerts à notre mental afin de lui permettre d’éviter de se disperser, sont en rapport avec les relations que nous avons : avec les autres, avec nous-mêmes, notre corps, notre souffle, nos sens, notre psychisme. Qu’on la refuse ou non, la relation est au cœur de notre vie ! Se relier, n’est-ce pas là le sens du mot « yoga » ? Sans relation nous n’existons pas. La vie nous pousse à bouger, à expérimenter, et l’expérience est relation.

Mais quelle est la qualité de ces liens ? Sommes-nous conscients des projections que nous y faisons ? Du bagage que nous y apportons ?

C’est pour répondre à ces questions que l’aśtanga yoga, nous propose huit piliers, huit supports qui nous sont tendus afin d’y regarder notre tendance à prendre pour relation ce qui n’est que confusion, amalgame (samyoga).

En samyoga, nous mélangeons tout, l’autre et nous-mêmes. Des miroirs vont nous permettre de prendre du recul, d’éviter la fusion, et par là même de redonner à chacun sa juste place (viyoga). Par exemple, ai-je conscience que ce cadeau que j’offre à une amie est ce qui me plaît à moi. Ne suis-je pas en train d’assimiler mes propres  goûts aux siens ?

Ouvrant  l’aśtanga yoga,  les yama sont les premiers « miroirs » que nous devons regarder avec attention, ce qui n’est pas étonnant puisqu’ils nous permettent de comprendre comment nous entrons en relation. Yama, un pilier comprenant cinq miroirs nous permettant de vivre en bonne entente avec nos semblables… et nous-mêmes  !

Examinons les deux premiers miroirs :

 – Arrive en tête ahimsa. Rappelons qu’ahimsa est  la non- violence, que l’on peut traduire, en se référant à l’étymologie, par le désir de ne pas tuer. Respecter ahimsa, c’est être  prêt à accueillir l’autre tel qu’il est, à lui laisser la place à laquelle il peut prétendre. Le terme « tuer » peut paraître fort, mais n’est-ce pas tuer une partie de l’être que de refuser sa place à quelqu’un, et encore plus si la violence, verbale, gestuelle, et les non-dits sont au rendez-vous ?

– Vient ensuite satyam, le deuxième miroir qui va nous permettre de mieux comprendre comment nous sommes dans la relation.

Satyam, définitions

Satyam est traduit par « le vrai, le véridique ». La racine en est AS, être, exister, habiter. C’est la réalité, la vérité, la véracité… telles que nous les transmettons. Nous regarder dans le miroir satyam, c’est voir si  nous sommes sincères, authentiques, ou si nous pouvons l’être.  C’est se demander où nous habitons lorsque nous ne le sommes pas.

Miroir à plusieurs facettes  !

En effet, sont en jeu ce que nous transmettons, l’autre et nous-mêmes. D’où vient cette réalité que nous partageons ? Ce que nous donnons à l’autre le respecte-t-il, ne le blesse-t-il pas ? Et nous, pouvons-nous être là tels que nous sommes, ou bien sommes-nous travestis de nos masques favoris ? Pouvoir prendre en compte ces différentes facettes c’est assurer un support solide pour une relation digne de ce nom. Sans cette prise de conscience, un jour ou l’autre, nos relations nous mènent à la souffrance. Nous ne savons plus où nous habitons.

Le contraire de satyam est asatyam, la fausseté, la tromperie. A-sat est traduit par mauvais, injuste, faux, méchant, mensonge, mal, inexistant, irréel. C’est ce qui n’est pas.

Satyam, c’est ne pas tricher. Ne pas leurrer les autres, ni soi-même. Et dans cette vérité que nous exprimons, que ce soit par la parole, le geste, ou notre attitude, nous ne devons pas faire de mal à l’autre, et même plus ! TKV Desikachar disait que «si nous apprenons quelque chose, nous devons pouvoir le dire en rendant l’autre heureux et en l’étant nous mêmes ». Quel savoir-faire !

Satyam, une invitation à la simplicité

Lors de la relation, de nombreuses questions peuvent être  posées : ce à quoi nous sommes connectés sur le moment, les émotions qui nous agitent. Mais aussi cela sur quoi nous portons notre attention, nous nous focalisons : l’autre, ce que nous savons de lui, ce que nous imaginons de lui, notre savoir-faire, notre manque de confiance… La relation se construit ainsi peu à peu dans le va-et-vient de l’un à l’autre de ces points.

Afin de pouvoir prendre appui sur ce va-et-vient subtil, se laisser porter par ce qui l’anime, il nous faut être libre, pouvoir « se libérer du connu » comme nous y encourage Krishnamurti dans un de ses ouvrages. Dégager l’espace pour que la relation vive ! Nous n’acceptons pas facilement de laisser de côté nos préjugés, nos jugements, notre savoir, nos habitudes. Nous est-il possible d’imaginer un seul instant que celui qui est en face ne nous juge pas  ?

C’est là qu’intervient satyam. Nous pouvons être là tels que nous sommes sans chercher à jouer un rôle, sans nous travestir. Il est certainement instructif que nous nous posions la question de savoir quel bénéfice nous tirons à ne pas nous autoriser à être ce que nous sommes. Qu’évitons-nous ?

S’autoriser à « être ce que nous sommes » peut prêter à confusion. C’est ainsi que nous entendons parfois, si nous ne le disons pas nous aussi, « je suis comme ça, c’est mon tempérament ; il faut me prendre comme je suis ! ».

C’est oublier notre parcours, que nous sommes des bhava (de la racine BHU, être), engagés dans une recherche qui doit nous mener à l’autonomie, svatantra, une des définitions du yoga, à vivre ce qu’il nous appartient de vivre, svadharma,  de manière authentique.

Un long chemin jalonné par les lumières et les interrogations que nous pose le yoga et particulièrement le texte du Yoga-sûtra.

Nous y apprenons à repérer les traits de notre personnalité pas toujours maîtrisés, les kleśa, qui nous amènent à être en réaction, et qui nous éloignent du moment présent. Il en résulte une souffrance dont nous prendrons conscience à un moment ou à un autre.

Nous avons la possibilité de les reconnaître, d’agir sur eux, et d’éviter « qu’ils ne fassent des vagues ». Ne pas les ignorer, être à même de comprendre que bien qu’un tant soit peu maîtrisés, ils nous accompagneront dans nos relations, cela fait partie de l’authenticité.

Satyam, tendre la main à l’autre avec la joie qui en résulte :

Si nous nous engageons dans la relation tels que nous sommes, nous permettons à l’autre d’en faire autant. Certaines personnes ne sont pas prêtes à être vues ; cela peut prendre du temps, et si la résistance est trop grande à « jouer vrai », le plus souvent elles quittent la relation, physiquement, par des pirouettes… les moyens de se dégager sont nombreux  !

La notion d’engagement me semble essentielle et indissociable de satyam. Dans une relation, nous agissons, nous répondons, même par le silence ! Sommes- nous prêts à nous y investir en restant authentiques ? Cet  engagement est à renouveler sans cesse ; les moments sont fréquents où nous aurions bien envie de biaiser. Cet engagement, c’est le atha  par lequel commence le Yoga-sûtra : « Êtes-vous prêts à vivre ce que vous êtes, à prendre appui sur la vie pour découvrir ce que vous êtes ? Avez-vous confiance dans ce mystère qu’est la vie qui vous porte ? »

Oui, il en faut de la confiance, pour se laisser porter, se sentir vivre, par cet impalpable, cet inconnu qu’est la relation  ! Prendre appui sur cela, comme nous le ferions avec un objet lors d’une démarche méditative, c’est s’ouvrir à la vie, et c’est la vie qui ouvre ce que nous lui offrons. Offrons-lui notre authenticité, c’est notre être tout entier qui s’ouvre, qui se réjouit d’un espace neuf et immensément grand.

Oui, une grande Joie en résulte, qui rend heureux ; une joie qui n’engrange rien mais qui peut être engrangée ! S’en souvenir alimentera la confiance… celle de vivre dans l’authenticité.

Satyam et le non-désir

Peut-on désirer être authentique ? L’idée est séduisante, mais sur quoi se base-t-elle, sur ce que nous en savons, sur ce que nous venons de lire ? Qu’allons-nous faire pour cela ? Probablement projeter nos préconçus, notre désir, dans la relation, et occuper par là même l’espace qui pourrait révéler notre véracité. Il nous faut éliminer un masque, des masques. Le choix est difficile, et la question de l’essentiel va vite se poser. Les questions sont nombreuses, mais ne pas se les poser c’est s’exposer au risque que le mental et sa cohorte de désirs, bien faire, être plus que l’autre, ne reprennent les rênes. Il n’est alors plus question d’authenticité.

Satyam ne demande rien de tout cela. Etre là, simplement être là. Simplement ? La simplicité, elle non plus, ne peut être un choix. Elle se vit, elle s’offre à nous. Quand ? Lorsque ego et mental se taisent, lorsqu’ils acceptent de laisser la place à ce qui ne peut ni se nommer ni se quantifier.  

Nous voici devant une définition que nous connaissons, celle du yoga. Yoga, un pont indispensable entre satyam, la vérité que nous exprimons et tam, la vérité suprême. Un texte, la Taittiriya Upanishad, nous offre une belle image de cela sous la forme d’un oiseau.

Satyam et son partenaire, ṛtam, mis en relation par Yoga

La Taittiriya Upanishad présente l’être humain sous forme de métaphore : celui-ci est représenté comme tissé de cinq corps en interactions incessantes les uns avec les autres. Chacun de ces corps est figuré sous la forme d’un oiseau.

Comme tout oiseau, nous y trouvons une tête, un corps, une aile droite, une aile gauche et une queue. C’est l’équilibre entre ces différentes parties qui permet à l’oiseau de voler sachant que la tête donne la direction, la queue propulse, et que le corps résulte de la relation entre les deux ailes qui stabilisent et permettent de voler.

Satyam représente l’aile gauche de vijñânamaya, l’oiseau-corps de notre personnalité. Regardons cet oiseau de plus près :




Image tirée de Au-delà du corps,  de TKV Desikachar aux Éditions Présence d’Esprit.
 

Nous y voyons que l’aile gauche, satyam, est en relation avec l’aile droite, tam, par l’intermédiaire du corps, yoga.

Ṛtam est l’ordre, le juste, la vérité cosmique, l’ordre divin, la vérité vivante qui émane directement de Dieu et agit à travers lui.

En simplifiant, ṛtam, c’est voir la vérité, la perception, et  satyam, c’est savoir dire la vérité, la transmission.

Ce terme, tam est le premier qui vient dans le Yoga-sûtra. C’est vers elle que nous tendons.

Le texte nous dit qu’elle est le fruit de la méditation, que ce fruit est la plus haute des connaissances, celle de la vérité absolue. Et de plus, lorsque nous connaissons cet état, l’influence sur les autres est pure, et ne laisse pas de trace négative.

Savoir dire la vérité, satyam est vraiment le résultat d’une relation de « cœur à cœur ».

Nous comprenons grâce à ce bel oiseau que ṛtam et satyam sont indissociables et que leur relation est réalisée par le yoga ; nous les approchons par le yoga ! Moyen et but magnifiques dont le premier conseil nous est donné dans les aphorismes 12 et 13 du premier chapitre pour lesquels je me permets de donner une interprétation très libre :
« Laissez vos masques de côté, restez-là, ouverts dans la conscience de la “vérité du moment ”, acceptez d’être portés par cela qui vous dépasse et que vous ne pouvez contrôler, et revenez-y sans cesse. »
C’est en réalisant cela que la tête de l’oiseau est de plus en plus sûre de sa direction et que celui-ci prend son envol propulsé par une queue qui se nomme « intelligence-amour » !

Satyam en quelques mots

Sincérité, authenticité, ne pas tricher
Simplicité
Engagement
Etre conscient de ses kleśa
Confiance
Se laisser porter par la relation
Svatantra, svadharma
tam et satyam sont indissociables
tam, c’est voir la vérité ; la perception
 satyam, c’est savoir dire la vérité ; la transmission

Asti !  (vient de As, même racine que satyam : Qu’il en soit ainsi !)

Les aphorismes du Yoga-sûtra implicitement cités :

I : 1, 2, 3, 12, 13, 14, 17, 20, 48 – II : 3, 10, 11, 29,  30, 31, 35, 36  – III : 5, 9, 38  – IV : 6

Par Dominique Adda, formatrice IFY





Satya : vérité et authenticité

« L'idée de mentir me mettait très mal à l'aise »

SATYA, véracité, authenticité, une qualité positive dans le Yoga-sûtra

Lorsque j'étais enfant – je crois, à dire vrai, que cette époque de ma vie a duré longtemps –, l'idée de mentir me mettait très mal à l'aise.

Etait-ce d'ordre purement éthique ? L'incorporation des attitudes éducatives de mes parents à propos du mensonge était clairement en jeu, mais pas seulement : je pensais qu'aucune "grande personne" n'était dupe des mensonges des enfants et que de toute façon mon nez allait s'allonger.

 

En effet, il faut un certain temps (plus ou moins long), pour découvrir (et ce n'est d'ailleurs pas possible chez tous) que nous sommes suffisamment opaques à l'Autre pour qu'il soit possible de lui mentir (et opaques à nous-mêmes pour qu'il nous soit possible de nous mentir).

Dans beaucoup de traditions religieuses ou spirituelles, de textes dits de sagesse, cette possibilité du mensonge a été encadrée par des injonctions à une attitude inverse. Ainsi Patanjali énonce-t-il le concept de satya – véracité, authenticité – dans le deuxième chapitre du Yoga-sūtra, au sein des yama, premier des huit "membres", c'est-à-dire des huit domaines dans lesquels s'affûte peu à peu une capacité de discernement, ces yama concernant, justement, la relation aux autres.

Souhaitant réfléchir un peu plus avant et/ou différemment à l'occasion de cette demande qui m'a été faite d'écrire sur satya, je ferai dans le texte qui suit la proposition suivante : se représenter satya au sens de "véracité", "dire la vérité" par rapport à "dire un mensonge", est un précepte pertinent mais somme toute un peu simpliste.

Il est nécessaire de regarder aussi ce concept dans son sens d'"authenticité", de manière à la fois plus nuancée et plus essentielle. Nous aurons donc à considérer à cet égard deux niveaux différents et complémentaires : l'un est de l'ordre de la morale ; l'autre, au-delà des règles et préceptes, vise l'essentiel.

Je présenterai rapidement les usages de ce mot dans les textes indiens. Puis je proposerai une réflexion sur sa place dans le Yoga-sūtra. Au fil du texte, quelques références à ce même concept dans des cultures non indiennes apporteront un éclairage complémentaire.

SATYA dans les textes indiens

Ce mot est présent dans nombre de textes de l'hindouisme (sans parler du jaïnisme et du bouddhisme). Tout d'abord, ce peut être un nom propre (en particulier dans les Purāṇa) attribué, lorsqu'il est masculin, à une vingtaine de personnages ; et lorsqu'il est féminin (satyā), à neuf au moins.

En voici les principales traductions lorsqu'il s'agit d'un nom commun, qui peut être masculin, féminin ou neutre : satya [sat-ya] a. m. n. f. satyā vrai, véridique — n. réalité; vérité, véracité | promesse, serment | phil. la sincérité, une des vertus (yama) du yoga | cf. satyaloka — f. satyā sincérité, véracité — v.] pr. (satyāpayati) dire vrai (Gérard Huet, Héritage du Sanskrit).

satya est donc le mot sanskrit qui désigne la vérité. Il se rapporte aussi à une vertu dans les religions indiennes, dans lesquelles il est prescrit d'être vrai en pensée, en parole et en action. Ce mot est proche de sattva, également dérivé de sat, et signifiant "essence, nature essentielle", et qui est également le guṇa dont la fonction est d'éclairer.

satya est un terme central dans les Veda, mis en équivalence avec ṛta (ce qui est correctement mis en relation, l'ordre, la règle, l'équilibre), qui en résulte. L'essentiel est satya, vérité sans laquelle l'univers et la réalité s'effondrent.

Au sens de "vérité", on le trouve dans le Dharmaśāstra (traités juridiques édictant des lois et des conduites à suivre), le Mahābhārata, le Nāṭyaśāstra... Et il est également présent dans de nombreuses Upaniṣad, nous en verrons deux exemples à la fin de ce texte.

SATYA, véracité, authenticité, une qualité positive dans le Yoga-sûtra

Dans le "yoga à huit membres" de Patanjali, les cinq yama (YS II-30) – repères concernant la relation à l'autre – sont souvent présentés comme dépendants du premier d'entre eux, ahiṃsā, la non-violence.

Voici comment s'agence la succession des yama :
a-hiṃsā, ne pas nuire
satya, véracité, authenticité – en particulier en parole, disent les commentateurs classiques du Yoga-sūtra. Et, en effet, on dit bien "dire la vérité", "dire un mensonge" : le fait de mentir passe par la parole, par une énonciation. Même lorsqu'il s'agit d'un mensonge par omission : dans un tel cas l'énonciation est délibérément évitée mais elle reste la référence. [i] Voici plus précisément ce que dit, dans la traduction de Michel Angot (Le Yoga-sūtra de Patañjali suivi du Yoga-Bhāṣya de Vyāsa, Les Belles Lettres), Vyāsa, le grand commentateur du début de notre ère : « Le satya consiste en une parole et une pensée en conformité avec ce qui est. La parole et l'esprit correspondent à ce qu'on a vu, inféré ou entendu. [...] Une parole doit être au service de tous les êtres, non pour la ruine des êtres. Et quand bien même on pourrait la dire vraie, si ultimement elle nuit aux créatures, ça ne serait pas le vrai mais rien d'autre que le mauvais. »
a-steya, ne pas voler, ne pas s'approprier ce qui ne nous appartient pas
brahmacarya, se consacrer à l'essentiel
a-parigraha, ne pas accumuler.

Dans un registre moral, visant l'encadrement des pulsions "néfastes", il est logique que les mots "en a", exprimant un réfrènement, viennent en premier. Ainsi, les commentateurs du Yoga-sūtra invitent à considérer la relation entre véracité et non-violence (a-hiṃsā), en proposant que cette dernière soit avant tout respectée, dans des situations où "dire une vérité" à l'autre peut lui faire du mal.

Mais remarquons déjà que mentir peut aussi, dans certains cas, permettre de se protéger de la violence de l'autre, de celui qui veut imposer, s'imposer, exercer un forçage vis-à-vis duquel, parfois, la solution la plus accessible est de se dissimuler. A ce niveau, "mentir c'est avoir le pouvoir de contrôler son Autre, c'est pouvoir décider à l'avance d'une vérité plus acceptable par l'Autre, c'est refuser, abdiquer devant une vérité par lui inassumable, c'est élaborer, construire, reconstruire l'histoire" (N. Brémaud, ibid.).

Si les concepts de vérité et de mensonge (directs ou par omission) tendent à s'opposer, ils sont relatifs (Lacan parlait de "vérité menteuse") : étant donné le peu de choses que nous savons sur nous-mêmes, et encore moins sur l'autre, comment penser pouvoir "lui dire ses quatre vérités", que nous ne connaissons pas ?

S'orienter vers l'essentiel

Je proposerai donc aujourd'hui d'orienter le projecteur un peu différemment : comment regarderons-nous les choses si nous éclairons ce groupe de prescriptions à partir des deux d'entre elles pour lesquelles Patanjali choisit des mots qui ne sont pas précédés d'un préfixe privatif ? A savoir satya et brahmacarya, les deuxième et quatrième ?

Si nous les laissons "briller" ainsi, leurs teneurs essentielles – c'est le cas de le dire – deviennent évidentes : satya concerne sat, l'essence, l'existence ; brahmacarya concerne le brahman, fondement indifférencié de tout ce qui existe. Alors on peut lire les repères dans la relation à l'autre comme étant sous-tendus par cette relation à l'essentiel, et non pas seulement comme des garde-fous par rapport à la sauvagerie dont l'espèce humaine est capable.

Choisissons donc pour satya la traduction "authenticité", en relation à ce qui, en chacun de nous est "vrai", au plus près d'un réel, de la manière la plus singulière, en opposition à la possibilité de fausseté, de porte-à-faux. Ne pas être (trop) en porte-à-faux, "à côté de ses pompes", hors de soi, fascinés par les qualités, attributs, possessions d'autrui.

Ainsi satya se relie-t-il à asteya, car "voler" c'est aussi voler les idées de l'autre, les faire siennes sans reconnaître leur origine (le plagiat est, dans le domaine de la parole et de l'écrit, un exemple de vol) – s'approprier ce qui n'est pas à soi est de l'ordre de la fausseté, alors que les richesses auxquelles nous pouvons aspirer sont avant tout celles qui peuvent se développer en nous-mêmes et constituent notre authentique singularité ; elle se relie aussi à aparigraha, car la tentation addictive de s'entourer d'objets de jouissance, le temps qu'en prend la gestion, sont des obstacles majeurs par rapport à la possibilité de laisser se dévoiler cette singularité essentielle.

Quant à brahmacarya, il s'agit de la position de celui qui, ne kidnappant pas l'autre comme objet de sa jouissance, cherche dans toutes ses relations une dimension d'au-delà (la sublimation n'est-elle pas de cet ordre ?).

Il ne s'agit pas de penser que nous pourrons, un jour, voir et agir en étant totalement conscients de ces enjeux – quelque chose, toujours, nous échappera –, mais une orientation vers cette quête est possible, et c'est certainement pourquoi Desikachar présentait yama et niyama non pas comme des préceptes moraux mais comme des repères par rapport aux qualités et effets de nos actions. Le résultat d'un "ferme établissement" dans satya est justement, selon Patanjali, une meilleure correspondance entre l'action et ses effets.

Avec satya, dans le yoga, l'essentiel est donc : d'être honnête avec soi-même (en dernière analyse, nous-mêmes sommes toujours les mieux placés pour reconnaître les situations et moments où nous sommes plus authentiques et ceux où la part de fausseté est substantielle) ; de faire ses choix[ii] selon son goût[iii] (oui, le choix est affaire de goût personnel), ce qui implique d'avoir dégagé ce qui nous fait vivre, nos désirs les plus profonds, et de ne "pas céder" sur ces désirs-là. Ceci peut impliquer, entre autres, d'accepter de pouvoir se trouver en dehors de visions consensuelles, "politiquement correctes", comme on dit.

Une image, une citation

L'image : dans la Taittirīya Upaniṣad, le corps de l'homme – constitué de cinq trames tissées ensemble – est représenté comme le corps d'un oiseau, qui peut voler, aller loin dans airs. Au niveau de la quatrième trame, celle par laquelle tout être humain connaît le monde à sa manière singulière, les ailes de l'oiseau, qui l'équilibrent et donnent l'énergie de son avancée, sont ṛta – la vérité du côté de ce qui crée de l'ordre – et satya – la vérité du côté de l'authenticité.

La citation : les mots satya et brahman occupent, associés, la cinquième section de la grande Bṛhadāraṇyaka Upaniṣad : verset I : « Cet univers n'était au commencement que de l'eau. Cette eau a produit Satya. Satya, c'est le Brahman. Le Brahman a produit Prajāpati, et Prajāpati les dieux. Ces dieux méditent sur satya. Ce nom "satya" est constitué de trois syllabes : "Sa", "Tī" et "Ya". Les première et troisième syllabes sont la vérité. Au milieu, il y a le mensonge. Le mensonge est entouré de part et d'autre par la vérité. C'est pourquoi celle-ci prédomine. Celui qui sait cela n'est jamais blessé par le mensonge. »

Laurence Maman, formatrice IFY

[i] Brémaud, Nicolas. "Mensonge et psychose : approche psychanalytique", L'information psychiatrique, vol. volume 88, n°. 9, 2012, pp. 743-749 : Le mensonge fait appel à la présence et à la reconnaissance de l'Autre. Le mensonge est inhérent à l'humain, tout comme la folie (les animaux ne mentent ni ne deviennent fous). Il est inhérent à l'humain parce que celui-ci, contrairement à l'animal, est inscrit dans le monde du signifiant, dans le langage : "Le langage de l'homme – disait Lacan en 1946 dans ses Propos sur la causalité psychique – cet instrument de son mensonge, est traversé de part en part par le problème de sa vérité." Le mensonge est inscrit dans la structure de l'être parlant, il est une marque, une trace de la structure de langage qui cause le sujet. La vérité, comme le mensonge, sont des effets de langage, et à ce titre, l'inconscient vient s'y nouer nécessairement : "la vérité est inséparable des effets de langage".

[ii] Emile Littré : Le mot germanique qui a produit notre "choisir" signifie "voir, apercevoir, discerner". Aussi est-ce l'unique acception que "choisir" a dans l'ancien français. "Choisir" au sens d'"élire" ne commence à paraître qu'au XIVème siècle.

[iii] Le choix est, toujours selon Littré, "la préférence accordée à une personne ou à une chose".





Il n'y a pas de vérité possible sans adhésion à la réalité

Il y a des mots sanskrits d'autant plus forts et riches de sens qu'ils sont brefs, d'autant plus complexes et difficiles à saisir qu'ils sont faciles à prononcer

Satya : pas de vérité possible sans adhésion à la réalité

Satya en est un. Etymologiquement, il dérive de sat, participe présent du verbe "être", qui signifie "qui est, qui existe". Le mot satya, en tant qu'adjectif, se traduit par "réel, vrai, authentique, sincère, fidèle, loyal".

En tant que nom neutre, il signifie "réalité, vérité, véracité, authenticité, sincérité, loyauté".

Ce qui frappe, c'est qu'en sanskrit il n'y a qu'un seul mot pour désigner la réalité et la vérité – alors que le latin en possède déjà deux, realitas et veritas.

Dans le dictionnaire Larousse, la réalité est définie comme "le caractère de ce qui est réel, de ce qui existe en fait, par opposition à ce qui est imaginé, rêvé, fictif" et la vérité comme « l'adéquation entre la réalité et l'homme qui la pense". En parallèle, le dictionnaire sanskrit dit de satya : "sate hitam satyam" "ce qui conduit vers SAT, l'Etre, le réel est satya".

Qu'est-ce que le réel ? L'adéquation dont parle le Larousse est-elle possible ? Est-elle souhaitable ? Comment y arriver ?

L'homme croit voir le monde

Pour le Yoga-sûtra, la réalité est constituée de deux principes : "ce qui voit" et "ce qui est vu". On pourrait penser que l'être humain est le voyant et le champ de vision, la réalité autour de lui. Cela n'est que partiellement vrai.

Le champ de vision de l'homme est sa réalité intérieure, cet ensemble de pensées, d'émotions et de sentiments qui sont formés en lui par le contact avec le monde qui l'entoure. Il croit voir le monde ; de fait, comme dans le mythe de la caverne de Platon, il en voit le reflet dans son esprit, il le pense, il le re-connaît se fondant sur ses expériences passées, il ne le voit pas tel qu'il est dans le présent.

Se forgeant son identité sur sa vision subjective du monde, l'être humain s'y attache et rentre dans une illusion que le Yoga-sûtra appelle avidya. Il confond la réalité avec la vision qu'il en a, et, s'identifiant avec sa vérité subjective de pensées, d'émotions et de sentiments, il se coupe de sa réalité profonde de voyant qui lui permettrait d'en prendre conscience.

Avidya est source de souffrance. Mais souvent, c'est la souffrance – physique, morale, relationnelle – qui déclenche un désir de changement et nous met sur le chemin de la vérité.

Développer une vision claire

Plusieurs directions nous sont proposées dans le Yoga-sûtra pour éviter la souffrance à venir. Même si au départ nous ne le savons pas, leur but commun est de nous faire découvrir son lien avec avidya pour développer une vision claire de nous-mêmes et de la réalité.

Les domaines d'enquête proposés par Patanjali font partie de l'ashtanga yoga (le yoga aux huit membres), représenté comme une roue à huit rayons. Le moyeu est notre réalité profonde non changeante, le voyant. Les rayons représentent les différents aspects de notre champ de vision changeant.

Ils sont :
la relation avec l'environnement et avec nous-mêmes (yama et niyama),
le domaine corporel (asana),
respiratoire/énergétique (pranayama),
sensoriel (pratyahara),
mental (samyama).

Ce dernier comporte trois rayons qui représentent les terrains d'exploration du mental :
- la concentration (dharana),
- la méditation (dhyana)
- et l'intégration sans pensées (samadhi).

Ces domaines d'expérience ont pour objet d'éclairer les différents aspects de notre réalité changeante pour les distinguer de notre réalité profonde qui les illumine. Les rayons fonctionnant ensemble, les prises de conscience qui se produisent dans un domaine profiteront aux autres et nous permettront de remonter jusqu'au moyeu.

Satya, comme vérité, véracité, sincérité, authenticité, fait partie des attitudes relationnelles (yama) à côté de la non-violence, du non-vol, de la modération et de la non-convoitise.

S'agit-il de préceptes, de règles morales, de principes à appliquer ? Si nous les considérons ainsi, nous restons dans la couche superficielle de notre être et risquons de tomber dans le jugement et dans la culpabilité. Il s'agit plutôt de points de repères qui nous aident à remettre en question nos points de vue et nos habitudes et, ce faisant, ils nous éclairent sur nous-mêmes dans la relation avec l'autre.

Ainsi Patanjali ne dit pas comment réaliser les yama. Il les définit par leurs aboutissements en utilisant pour tous un terme à très forte résonnance : pratisthayam, qui veut dire "enracinement".

L'aphorisme II-36 dit que quand satya est bien enraciné, il y a concordance entre les actions et leurs fruits. Cette définition lapidaire de satya nous fait comprendre que pour poser une action juste nous devons être clairs à la fois sur la situation et sur nos motivations. Elle ouvre un chemin d'enquête qui peut être mis en relation avec les trois aspects du yoga de l'action (kriya yoga) : tapas, svadhyaya, et ishvara pranidhana.

Accepter le risque de vivre dans le changement

La première étape du chemin vers la vérité exige un effort et une discipline purificatrice et déconditionnante (tapas). C'est le rôle de la pratique posturale et respiratoire qui élimine les impuretés au niveau du corps et des organes des sens. Un corps en bonne santé et des sens aiguisés nous permettent de mieux percevoir la réalité et d'établir une relation harmonieuse avec l'environnement.

Le principal obstacle à satya, c'est que, pour défendre notre identité, nous nous enfermions dans une vision subjective et figée de nous-mêmes qui nous coupe du mouvement de la vie. Une respiration bloquée peut révéler une angoisse de vivre dans la réalité changeante. La pratique régulière nous permet de prendre conscience des changements constants de notre état physique et mental. Renouer le lien avec le souffle et libérer le mouvement du diaphragme peut aider à se libérer des défenses et à accepter le risque de vivre dans le changement.

A un deuxième niveau de satya, par l'enquête sur les intentions de nos actes, nous avançons dans le chemin de la connaissance de notre nature profonde (svadhyaya). A chaque fois que les résultats de nos actions ne correspondent pas à nos attentes, nous pouvons remettre en question la sincérité de nos intentions. Il ne s'agit ni de s'attendrir sur soi-même ni de se fustiger, mais de prendre la responsabilité de nos actions et d'avancer.

Dans la relation avec l'autre, nous sommes constamment confrontés à une vision différente de la réalité qui secoue nos certitudes. Nous avons le choix de nous fermer ou de nous ouvrir à l'autre, en assumant pleinement notre subjectivité et en respectant la sienne.

A ce stade, la méditation au sens large permet le travail de purification de la mémoire (Yoga-sûtra I-43) qui nous aide à reconnaître nos projections sur la réalité et à accepter qu'elle soit différente de la vision que nous en avions. Nous réalisons que le respect du vrai va bien au-delà de la sincérité dans les propos, dans les intentions et dans les actions.

Il n'y a pas de vérité possible sans adhésion à la réalité

Ceux qui arrivent à la troisième étape de satya sont au service de la vérité (ishvara pranidhana). La pensée ne fait plus obstacle au contact direct entre le voyant et le champ de vision et ils adhèrent au Réel. Dans les mots de Desikachar : ces êtres "disent la vérité car ils connaissent la réalité".

Fidèles à leurs engagements dans le monde, avec une vision claire de chaque situation, ils n'agissent plus dans un intérêt personnel, mais pour répondre à ce qui leur est demandé.

« C'est par l'attachement à l'acte que les ignorants agissent, ô Bhâratide : le sage doit agir tout pareillement, ne visant que l'intégrité de l'Univers. »
(Bhagavad Gîtâ III-25)

A ce stade, satya, la vérité personnelle, coïncide avec rta (Yoga-sûtra I-48), la règle morale qui est en accord avec la vérité universelle.

Dans les mots de Krishna qui concluent le chapitre XVIII de la Bhagavad Gîtâ : « Ainsi t'ai-je révélé cette science plus mystérieuse que le mystère. Médite-la dans ton cœur sans rien omettre, ensuite fais ce que tu veux. »

Par Marina Margherita, formatrice IFY





Le jour où j’ai arrêté de faire semblant…

Pour moi, être vraie c'est être sincère envers moi-même et envers les autres. Être en lien avec ce qui est précieux en moi.

Le jour où j'ai arrêté de faire semblant

Un cheminement vers plus d'authenticité dans ma démarche, mes actions, mes paroles, mes silences aussi.

Patanjali dans le chapitre deux du Yoga-sûtra place satya – la vérité – en deuxième position juste après ahimsa – la non-violence – dans les disciplines relationnelles. La racine du mot sat-ya est sat : Être, le réel/ce qui existe ; satya serait donc se rapprocher de ce qui Est. Aller vers ce qui est vrai, authentique. Satya : vrai, véridique. (Dictionnaire de Gérard Huet)

 

Une histoire de couleur

Je cherche à m'établir de plus en plus dans la vérité, à la mettre en pratique dans ma vie quotidienne. Un des aspects les plus visibles sur moi a été une histoire de "couleur". Lorsque j'exerçais mon métier de réalisatrice radio, j'allais chaque mois chez le coiffeur pour faire une couleur afin de cacher mes cheveux blancs. Jusqu'au jour où, après un certain nombre d'années et une maturation intérieure, j'ai arrêté la couleur. Je n'avais plus envie de mentir sur mon apparence, plus envie de tricher, de paraître plus jeune. J'ai accepté d'être telle que je suis. Être vraie, sans artifice, dans la simplicité.

C'est anecdotique, mais ça a été la marque d'un grand changement. À ce moment-là, je me suis engagée professionnellement sur la voie du yoga ; l'enseignement est devenu mon activité à part entière et j'ai quitté mon ancien métier. J'ai souhaité être vraie, authentique dans ma vie professionnelle, être à la place qui me semblait juste. Établir une cohérence entre ce que je pense et ce que je fais. Vérité de l'action. Être en accord avec moi-même, en lien avec les autres. Voici ce que cite Patanjali comme fruit de satya : « Il y a conformité absolue entre l'action et son résultat lorsque la vérité est impeccablement installée. » (trad. de Frans Moors)

Cette "révolution" a été longue, est passée par une pratique assidue sur le tapis de yoga, jour après jour, en observant la mutation lente et sûre qui se produisait en moi. Ce tapas de la pratique, cette discipline au quotidien s'inscrit dans cette quête de vérité. "Remettre sans cesse l'ouvrage sur le métier." Le corps exprime sur le tapis sa vérité du moment. Mais le travail du corps n'aurait pas suffit, cette révolution n'a été possible que grâce à la psychanalyse. "Sur les charbons ardents" du divan, grâce à l'écoute attentive de l'analyste, j'ai donné corps à cet être plus authentique que je suis maintenant. Si j'enseigne le yoga aujourd'hui, je le dois à l'expérience de la pratique, à une longue analyse et à mes professeurs qui m'ont encouragée, stimulée, épaulée et continuent de le faire.

Le travail de la voix et du souffle me conduit aussi sur ce chemin de vérité. Le chant védique d'une part, étude et connaissance de soi par les textes sacrés de l'Inde ancienne et le travail vocal au conservatoire d'autre part. Les deux activités se complètent et me soutiennent, me parlent du souffle, me rapprochent de l'Être.

« Il n'y a pas de Voix sans Souffle. Il peut y avoir du Souffle sans Voix. C'est dans le Souffle que se trouvent l'Authenticité, le Charisme et la Présence. »(Serge Wilfart)

La revendication de la vérité

Le mot satya m'évoque aussi la démarche de Gandhi. Gandhi plaçait la quête de Vérité plus haut que tout, satya et ahimsa étaient pour lui les deux faces d'une même pièce. D'une exigence extrême, il a mis en pratique ces deux vertus dans sa vie au quotidien, en a fait son cheval de bataille, il a entraîné dans son sillage des millions de personnes pour amener son pays à l'Indépendance. Le mouvement de désobéissance civile était fondé sur Satya graha, la revendication de la vérité.

Dans Lettres à l'ashram, Gandhi écrit : « Qu'est ce que la Vérité ? C'est une question difficile. Je l'ai résolue pour moi-même en disant que c'est ce que nous dit la voix intérieure. » Plus loin il va jusqu'à dire que « La Vérité est Dieu. Je suis arrivé à la conclusion que la définition – la Vérité est Dieu – est celle qui me satisfait complètement. Pour trouver la Vérité en tant que Dieu, la voie inévitable est l'Amour, c'est-à-dire la Non-Violence. Or puisque je crois que finalement le but et les moyens sont des termes interchangeables, je n'hésite pas à dire que Dieu est Amour. »

Pour conclure, je citerais cette phrase poétique de Gandhi qui réunit deux opposés : « La vérité est dure comme le diamant et fragile comme la fleur de pêcher. »

Par Hélène Daude, professeur certifiée IFY





De satya à âsana ou de la Vérité à la Posture

La voie de satya est une voie de dépouillement et d'accueil de ce qui apparaît

La voie de satya est une voie de dépouillement et d'accueil de ce qui apparaît

Satya n'est que recherche... Pour l'auteur, ce second yama est l'un des "cinq impossibles", qu'il faut pourtant chercher à atteindre. Et le travail postural nous en fournit le moyen.

Satya est le second des principes que l'on doit observer à l'égard d'autrui, principes ou yama que définit Patanjali dans le Yoga-Sûtra (YS).

Et ces yama forment le premier des huit membres – anga – de son Yoga. Premier par sa place dans l'exposé, mais ce n'est pas pour autant le premier échelon d'une échelle à gravir.

Un membre, un principe : chacun voit bien que si l'on considère le corps humain, tout membre a son utilité d'une part, et aucun ne fonctionne indépendamment du tout ; comme le corps, le Yoga suppose l'interrelation. Il ne faut pas confondre l'ordre de l'exposé et l'ordre des choses, l'exposition de la pensée et le réel.

Si l'on traduit satya par "Vérité", voilà que réapparaissent ce que j'ai coutume, dans mon for intérieur, d'appeler non les cinq yama mais les cinq impossibles : Non-Violence, Vérité, Honnêteté, Abstinence sexuelle, Non-Vol et Non-Possession (YS II-30, puis 35 à 41). Certes ce caractère d'impossibilité a certaines vertus : la solidarité des cinq yama, l'aspect irréalisable de chacun d'eux considéré comme un absolu (marqué dans la traduction par la majuscule), dessine un espace de tension pour l'esprit qui ne peut que nous ouvrir à une réelle réflexion sur ce qui constitue notre humanité, ainsi définie. Mais comme nous sommes immergés dans une société traversée par toutes les formes de violence, de mensonge, de corruption, de sexe et de sacralisation de la Propriété, nous ne pouvons être que découragés par ce principe, pourtant fondamental, du Yoga.

Et si l'on se réfère à l'interprétation du mot satya qui transparaît çà et là dans le premier chapitre des Lettres à l'ashram que Gandhi a écrit dans les années 1930, dès l'abord, l'effroi des petits pratiquants du Yoga que nous sommes n'est pas moindre. Ne dit-il pas (traduction Jean Herbert, 1937) : « La Vérité doit constituer le centre de toute notre activité. [...] La Vérité doit se manifester dans nos pensées, dans nos paroles et dans nos actions. »

Ou bien (dix ans plus tôt, dans Young India en décembre 1921) : « La vérité abstraite est sans valeur, si elle n'est pas incarnée par des hommes qui la représentent en prouvant qu'ils sont prêts à mourir pour elle. » Lequel d'entre nous est prêt à satisfaire à une telle exigence ?

Mais, même chez Gandhi, allons voir de plus près. Il écrit peu après : « Qu'est-ce que la Vérité ? C'est une question difficile. Je l'ai résolue pour moi-même en disant que c'est ce que nous dit la voix intérieure. Mais alors, me demanderez-vous, comment se fait-il que différentes personnes conçoivent des vérités différentes et contradictoires ? Puisque l'esprit humain travaille par des moyens innombrables et qu'il n'évolue pas de la même manière pour chacun de nous, il s'ensuit que ce qui peut être vérité pour l'un, peut être erreur pour l'autre. Ceux qui ont fait des expériences sont tous arrivés à la conclusion qu'elles nécessitent certaines conditions. [...] Chacun devrait donc, avant de parler de sa voix intérieure, se rendre compte de ses propres imperfections. »

Et de réitérer ensuite la nécessité pour tout chercheur de vérité de prendre aussi comme vœux les quatre autres yama.

Satya, dans ma façon de pratiquer le Yoga, ne peut donc plus se traduire ni se concevoir comme Idéal inatteignable de Vérité, mais comme un chemin vers davantage de véracité, de sincérité. Mais que suppose le parler vrai, l'agir sincère ?

Revenons au sanscrit, et à Gandhi : en fait le terme sanscrit qui désigne la Vérité a pour sens littéral "ce qui existe", sat. Me voilà mieux : par mon vœu de véracité, je m'engage à sans cesse coller davantage à ce qui existe, à la réalité ; à ne pas la déformer en plaquant dessus le filtre des habitudes mentales, des préjugés, des conditionnements, bref des samskâra (YS, II-15) qui provoquent mon ignorance (avidyâ YS, II-4/5) et cristallisent un ego (asmitâ) que le Yoga de Patanjali m'invite à sublimer. Je m'engage à mieux m'ajuster au réel, à mieux m'harmoniser avec lui.

Et ce chemin, pour moi qui aborde le Yoga par la pratique de postures et de la respiration, je l'emprunte dès le premier instant d'une séance. Ce soir, dans le cours, on me propose de prendre vrikshâsana, la posture de l'arbre. Je monte les bras par les côtés, en élevant les talons du sol. Ça tremble, les bras oscillent, la respiration est désorganisée : voilà le constat, sat.

Je devrais seulement partir de là pour ajuster le corps, l'esprit et la respiration, sans violence, en douceur, me centrer sur ce que je fais en essayant de maîtriser ces idées parasites qui sans cesse m'assaillent (soucis du boulot, distractions diverses). Au lieu de cela, je compare (ah ! lui/elle, à côté, ils réussissent !), je me juge (ce que je suis nul !), je juge la posture (ce n'est pas une posture pour moi !) ou la longueur de sa tenue, je me justifie (ce n'est pas ma faute... c'est celle de... de quoi, au fait ?).

Et si je "réussis" à "tenir" l'équilibre, suis-je pour autant aussi immobile intérieurement que j'en ai l'air, et n'éprouvai-je rien qui soit de l'ordre de la fierté, de l'orgueil, renforçant cet asmitâ que je m'efforce d'amenuiser ? Donc, le travail de véracité doit pour moi commencer par là : la posture n'est que le champ d'expérience dans lequel je me découvre et peux, si je suis attentif à ce qui se passe ici et maintenant, devenir peu à peu plus sincère : au sens étymologique, plus pur, plus naturel, plus simple.

La voie de satya est une voie de dépouillement et d'accueil de ce qui apparaît : sat. Je n'ai pas dit d'acceptation, ni, encore moins, de soumission : tout est changement (YS, II-15), et je dois sans cesse, avec persévérance et détachement, me trouver dans cet incessant changement, trouver un autre "moi" qui m'échappe sans cesse. Dans les plus petites expériences de la posture, dans les plus anecdotiques vicissitudes de ma vie.

Satya n'est que recherche. Et je voudrais terminer ces quelques lignes par la citation somme toute encourageante que m'a proposée mon épouse qui ne pratique pas le Yoga, alors que nous parlions de satya : « Abraham partit ne sachant où il allait, et c'est parce qu'il ne savait pas où il allait qu'il savait qu'il était dans la vérité », Grégoire de Nysse (IVème siècle).

François MARMECHE





Entretien avec Maryline Citerne, professeure certifiée

Et si satya c'était en premier lieu ne plus se mentir à soi-même, et appliquer dans sa pratique les principes de non-violence...

Portrait de Maryline Citerne, professeur de Yoga en Ile-de-France

Quel a été ton cheminement en Yoga ?

— « Une collègue également professeur de Yoga m'encourage à faire un essai. L'effet fut, très positif, immédiat... Puis viennent les rencontres avec Laurence Maman, Martin Neal, Michel Alibert. En 2003, je m'engage dans une formation de professeurs avec Laurence Maman. Le désir de transmettre est présent dès ce moment. Fortement encouragée par une de mes formatrices, je me lance. »

Qu'est ce que satya dans l'enseignement du Yoga ?

— « Le Petit Larousse définit le mot "enseignement" par : faire une action, transmettre des connaissances. "Transmettre" est un mot important, on y trouve déjà une notion de responsabilité et d'authenticité (satya). Le préfixe "trans" indique une idée de changement, le fait d'aller d'ici à là... Le mot "mission" signifie – toujours selon le Petit Larousse – confier une charge à quelqu'un. La mission est un but, un objectif que l'on s'efforce d'atteindre. »

Transmettre l'enseignement du Yoga, c'est trouver les bons mots, les bons gestes, les regards et aussi les sourires, qui permettent à l'élève de changer peu à peu, de traverser certaines étapes pour se découvrir et aller à la rencontre du Soi. C'est conjuguer au plus juste l'authenticité de l'enseignement que j'ai reçu et une transmission fidèle à ce que je suis. Ainsi je pense que dans cette relation se crée un espace de liberté pour que chacun explore ses capacités et ses possibles afin d'évoluer dans sa pratique et dans sa vie. Satya, que l'on traduit généralement par véracité, être vrai, authentique, c'est aller à la rencontre de soi-même, accepter d'ôter le voile d'asmitâ kleśa.

Dans la pratique posturale du Yoga, comment peux-tu illustrer satya ?

— « Avec des mouvements simples, dans une flexion debout par exemple, accepte-t-on de plier les genoux ou se ment-on en voulant croire que l'on n'en a pas besoin, au risque même de se nuire (donc de ne pas respecter ahimsa, la non-violence, non-nuisance) ? Si l'on agit ainsi envers soi-même, comment agit-on avec l'autre ? La pratique corporelle du Yoga est un dialogue avec son corps. Et pour écouter au mieux ce corps, je propose parfois des postures en binômes, où justement cet "autre" va permettre d'ajuster la position du corps, car on n'est pas seulement porté par la posture mais aussi par cette relation. »

Telle que tu l'as dit, la pédagogie fait le lien entre satya et ahimsâ...

— « Notre enseignement nous offre un outil précieux, le bhavana qui permet de concilier véracité et non-agression. Il nous permet de disposer d'une multitude d'approches ! »

A ton avis, est-ce que satya se manifeste dans la vie en société pour le pratiquant de Yoga ?

— « Dans ma précédente activité professionnelle, j'étais en décalage entre le Yoga et ce milieu. Un ravin s'est creusé causant un mal être grandissant. J'ai dû faire un choix, sous-tendu par des raisons éthiques : mon désaccord avec les pratiques relationnelles et humaines. »

A titre personnel, comment se concrétise satya sur ton tapis ?

— « Avec un pranayama, la respiration carrée : se poser la question du respect de l'égalité des quatre temps. Ce pranayama est pour moi un miroir ; le reflet de moi-même, de ce que je suis, de mon chemin parcouru, de mon chemin à parcourir. »

Propos recueillis par Chantal Bourgea, professeur IFY

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Troubles du sommeil : se mettre au lit, ça s'apprend !

Auteur: 
FRANCO Lina

 

Le sommeil est une phase naturelle indispensable à notre santé et à notre équilibre

Son impact sur la vie, la réflexion et l'action est incontestable.

Selon Vagbada, l'un des écrivains les plus influents de la médecine traditionnelle indienne, du sommeil "dépendent le bonheur et le malheur, l'obésité et la maigreur, la force et la faiblesse, la puissance et l'impuissance, la connaissance et l'ignorance, la vie et la mort".

Les dernières études neurologiques mettent en évidence les trois effets principaux du sommeil :

- d'abord, la restauration de l'intégrité du fonctionnement du corps et du cerveau,
- puis la consolidation des souvenirs et du savoir dans la mémoire durable,
- et, enfin, l'amélioration de la capacité à acquérir de nouvelles connaissances.



Ainsi, lorsqu'il a lieu dans le calme du corps et du mental, le sommeil a un effet réparateur qui permet d'aborder le lendemain de manière paisible et efficace.

En pratique, chacun d'entre nous répond différemment à ce besoin physiologique qu'est le sommeil

Certains déclarent ouvertement leur besoin ponctuel de faire la grasse matinée. D'autres considèrent que quelques heures de sommeil suffisent pour relancer la machine. D'autres encore pensent qu'un temps de sommeil homogène contribue à leur bonne hygiène de vie. Ainsi, tout comme ils se préoccupent de bien manger et de bien entretenir leur corps grâce à une activité physique, ils prennent soin de leur sommeil à leur manière. Cependant, il peut arriver à certains de "négliger" ce besoin physiologique par nécessité, conduisant alors à changer d'habitude de sommeil pendant un temps plus au moins long. C'est à ce moment qu'un terrain insidieux propice à l'émergence du "mauvais sommeil" ou des réveils nocturnes se crée.

C'est souvent le soir, lorsque la personne se retrouve seule, privée de la béquille du travail et des diverses occupations des journées souvent pressurisées et comprimées, qu'elle se met à cogiter, à tourbillonner, à ressasser pendant des heures interminables. Le corps anormalement fatigué s'agite et devient la proie de réactions à vifs inhabituelles. L'esprit engourdi et errant ressort fragilisé de ces nuits parfois blanches, car il n'a pas su ou pu se détendre.

La prise de somnifères et de tranquillisants, qui visent à traiter les symptômes des troubles du sommeil, peut aider à combattre les conséquences du dérèglement intérieur, dont l'insomnie n'est que l'une des formes de manifestation. La difficulté à prendre du recul et à lâcher-prise est un des facteurs pouvant occasionner ces tensions psychiques qui affectent la qualité du sommeil.

Les conséquences de l'insomnie sont nombreuses : stress, anxiété, déprime, surmenage. Ils accroissent la difficulté à se mettre au lit et aussi à s'abandonner à la nuit. Car s'endormir, c'est un peu s'absenter de nous-mêmes, des projections et des méprises qui fourvoient notre conscience. C'est aussi mettre au repos le « je ». C'est encore se retirer un temps du monde, sans cette hésitation ni cette crainte de ne plus se réveiller, de disparaître...

L'analyse des causes des troubles du sommeil aide à identifier les effets négatifs qui en découlent sur le plan du système nerveux, physiologique et également sur celui de l'équilibre de la personne. Elle permet aussi de s'orienter vers ses solutions non médicamenteuses qui cherchent à traiter l'insomnie. Les médecines douces, les thérapies comportementales, les psychothérapies, le Yoga en sont un bon exemple.

La réponse du Yoga aux troubles du sommeil

La réponse que le Yoga apporte aux turbulences nocturnes est de canaliser. Comment ? A travers la mise en place du processus d'auto-observation appelé svadhyâyâ (littéralement "une leçon sur soi"). Il s'agit d'observer ce qui se déroule en soi pour voir – c'est-à-dire identifier et comprendre – les dynamiques comportementales et les postures psychiques à fort risque d'insomnie.

La "leçon sur soi" à laquelle svadhyâyâ invite tente mettre en place chez la personne des éléments pouvant l'aider à se sortir du tourbillon des pensées, à se défaire des conjectures qui enlisent, à mettre aussi un point final à sa journée et à ses conversations difficiles. L'œuvre de canalisation des remous de l'âme passe par un travail de purification ("shaucha") des conflits qui érodent l'être et qui seul permet de supporter l'ascèse ("tapas") sans laquelle il ne peut y avoir ni compréhension de certains mental pattern ("svâdhyâna") ni aptitude à s'abandonner ("Ishvara-pranidhâna").

Parfois, il s'agit juste de prendre du recul par rapport aux événements et aux relations conflictuels. D'autres fois, cela demande un travail de réflexion plus profond sur les vraies urgences, les vraies priorités de la vie.

D'autres fois encore, il est simplement question de se rappeler qu'on ne peut pas s'imposer de dormir, que le cerveau ne s'éteint pas avec un interrupteur, et donc que "aller au lit", ça se prépare ! Et que cette préparation est l'une des clés du "bon sommeil".

"Aller au lit", ça se prépare !

Pour certains, ce travail de préparation se limite à appliquer quelques recommandations pouvant favoriser l'endormissement, tels que prendre un repas du soir léger, éviter tout stimulant (café, thé, tabac), toute activité (surexposition aux écrans de la télé, de l'ordinateur, du téléphone) et tout élément (les conversations difficiles) ayant un effet excitant sur le système nerveux. A l'inverse, faire des exercices posturaux et respiratoires à même de détendre le corps et l'esprit (une marche, parfois suffit), se coucher à la même heure, régulièrement. Pour ceux qui ont connu des formes sévères d'insomnie, un travail de fond est vivement conseillé par le bais d'un accompagnement professionnel individualisé, tel celui fourni par un cours particulier de Yoga, là où la pratique du corps et du souffle se complète par un travail de méditation.

Soigner un sommeil malade exige parfois de détricoter ces tissages fabriqués au fil des années pendant les heures de veilles qui agitent le mental, encombrent le cœur et la mémoire et crispent le corps. Détricoter implique d'élucider ("vydia") les mailles des ramifications inépuisables des pensées, des effets et des causes qui se multiplient et perdent la personne insomniaque dans le tourbillon des nuits blanches. Détricoter, c'est parvenir à (s')accepter. C'est parfois se pardonner à soi, même, pardonner l'autre, en d'autres termes, arrêter de se faire violence ("ahimsâ"). Les intentions de cette œuvre de méditation sont diverses : réguler le chaos intérieur, calmer les angoisses, préparer une expérience d'écoute nécessaire pour faire apparaître les causes des troubles et en même temps retrouver le désir de les travailler afin de les rendre inoffensives.

On comprend bien alors que préparer le sommeil c'est aussi préparer le réveil et permettre que de nouvelles habitudes de penser, d'être et d'agir puissent voir le jour. Se réveiller, c'est reprendre pied, se re-connaître pleinement, profondément différend de l'être que l'insomnie avait effrayé.



Le Yoga, c'est l'action

Auteur: 
FRANCO Lina


Le mot "Yoga" est dérivé de la racine sanscrite YUJ-, qui signifie "mettre sous le joug"

Le Yoga a pour but de "mettre sous le joug" les fluctuations du mental lorsqu'il est dispersé – vikshipta – pour qu'il puisse s'installer dans un état de concentration sur un seul objet – ekâgra.

Il s'agit d'une action complexe d'attelage de l'organe psycho-mental et de ses composantes psychique, charnelle, énergétique, pulsionnelle.

"Atteler" doit être entendu au sens d'attacher ensemble, créer du lien, mettre de la cohésion, afin d'atteindre un meilleur équilibre, entre des éléments fauteurs de trouble pouvant devenir avec le temps des facteurs de souffrance.

Dialogue entre la conscience humaine et l'âme universelle : l'allégorie du Mahâbhârata

Cette action, supposée ordonner, rassembler ce qui par nature ne l'est pas, trouve l'une de ses plus puissantes illustrations dans l'image du char de ce grand poème épique indien qui est le Mahâbhârata, dont le titre peut se comprendre comme "La grande histoire de l'Humanité".

Sur le char Arjuna – l'homme – est envahi d'un désespoir profond. Avec lui, Krishna, le cocher. Le char est poussé au centre d'un champ de bataille d'une guerre fratricide au milieu de deux armées : Arjuna doit combattre ses parents, ses proches, son maître d'armes... Il n'a en face de lui que des visages familiers.

Au-delà des êtres de chair et de sang, les deux personnages sont l'allégorie d'un dialogue entre la conscience de celui qui est enseveli dans sa condition humaine, submergé de passions et peuplé de désirs, et l'âme universelle, l'Esprit dont l'Univers est tissé.

Ce onzième chapitre du poème au titre emblématique de Baghavad Gîtâ, le Chant du Bienheureux, offre au guerrier Arjuna l'occasion de réfléchir sur le sens de l'action, ses mobiles, ses conséquences, ses enjeux.

Le Yoga est l'unification des éléments divers du mental

La tradition indienne attribue à cette action d'atteler ensemble, deux interprétations :

pour l'une, il s'agit d'unir l'être individuel (jîvâtman, le soi conditionné, c'est-à-dire l'être ordinaire qui n'a pas encore atteint la parfaite maîtrise de différents niveaux de sa personnalité) au principe suprême (paramatman, le Soi universel) ;
pour l'autre, le Yoga est l'unification des éléments divers du mental représentés par les dix chevaux fougueux du char d'Arjurna, l'homme terrassé par la tournure tragique qu'a pris l'action à entreprendre.

Deux des significations possibles du terme "Yoga" sont donc à la fois celle de "but" (l'union) et de "méthode, de voie" (l'unification).


Le Yoga en tant que méthode, prend soin de l'être dans sa condition actuelle, tel qu'il est là où il est – changeant,contradictoire, incohérent, aveugle – et lui propose un travail d'ajustement progressif devant le mettre en possession de lui-même et au-delà, lui donner accès à cet état de délivrance qu'est la maîtrise parfaite de son véhicule psychophysique.

Le Yoga pour devenir l'acteur libre de sa vie

Le Yoga est à la fois cette discipline à l'égard de soi-même et l'ensemble des attitudes souhaitées à l'égard de l'autre qui sont donnés à la personne pour l'aider à affronter ce qu'elle a à affronter. Les différents Yoga (Râja Yoga, Karma Yoga, Jnâna Yoga, Bhakti Yoga, Hatha Yoga, Kundalini Yoga) viennent indiquer chacun la méthode la plus particulièrement adaptée pour que la personne devienne acteur libre de sa vie.

La place d'honneur que le Yoga réserve à l'action est indéniable et nous invite à évoquer deux autres définitions du mot "Yoga" à partir de la même racine YUJ- telle qu'on la retrouve dans les termes yukti (dans la Bhagavad Gîtâ) et viYoga.

Yukti désigne celui qui est connecté avec toutes les composantes, toutes les dynamiques et tous les niveaux de son être et de l'existant, occupé à vivre avec qualité et intensité ces connexions, et qui en cela, est effectivement habile, qualifié, constant et qui réussit.
Son action, son état et sa réalisation sont dénommés par le terme yukti.

Le Kriya Yoga, le Yoga de l'action

Cette habilité, cette ruse, ce savoir-faire dans l'action sont à mettre en rapport avec le Kriya Yoga, le Yoga de l'action, qui qualifie l'agir à partir de trois actes :

  • faire le tri, désencombrer, simplifier, comme dans une sorte d'ascèse psychologique intense (tapas) pour éroder le moi et ensemencer les révolutions intimes,
  • réfléchir sur l'action à entreprendre et sa qualité pour aider la personne à se connaître mieux, à aller davantage vers soi, au-delà de son image sociale et psychologique (svâdhyâya),
  • demeurer en toute circonstance, modeste, détaché, dépassionné, prêt à accepter ce qui nous dépasse.

 

Le ViYoga pour couper les liens qui nous attachent

ViYoga vient lui poser l'accent sur la nécessité de devoir couper les liens qui attachent, démêler la confusion des situations tissées afin de retrouver les nuances, rétablir les distinctions et discerner ce qui EST à FAIRE...

Dans le tumulte des actions et de leurs conséquences, l'on comprend mieux et plus le besoin de mettre sous le joug ce 

qui de toute part agite le mental et le corps de la personne qui s'apprête à agir.