De satya à âsana ou de la Vérité à la Posture

La voie de satya est une voie de dépouillement et d'accueil de ce qui apparaît

La voie de satya est une voie de dépouillement et d'accueil de ce qui apparaît

Satya n'est que recherche... Pour l'auteur, ce second yama est l'un des "cinq impossibles", qu'il faut pourtant chercher à atteindre. Et le travail postural nous en fournit le moyen.

Satya est le second des principes que l'on doit observer à l'égard d'autrui, principes ou yama que définit Patanjali dans le Yoga-Sûtra (YS).

Et ces yama forment le premier des huit membres – anga – de son Yoga. Premier par sa place dans l'exposé, mais ce n'est pas pour autant le premier échelon d'une échelle à gravir.

Un membre, un principe : chacun voit bien que si l'on considère le corps humain, tout membre a son utilité d'une part, et aucun ne fonctionne indépendamment du tout ; comme le corps, le Yoga suppose l'interrelation. Il ne faut pas confondre l'ordre de l'exposé et l'ordre des choses, l'exposition de la pensée et le réel.

Si l'on traduit satya par "Vérité", voilà que réapparaissent ce que j'ai coutume, dans mon for intérieur, d'appeler non les cinq yama mais les cinq impossibles : Non-Violence, Vérité, Honnêteté, Abstinence sexuelle, Non-Vol et Non-Possession (YS II-30, puis 35 à 41). Certes ce caractère d'impossibilité a certaines vertus : la solidarité des cinq yama, l'aspect irréalisable de chacun d'eux considéré comme un absolu (marqué dans la traduction par la majuscule), dessine un espace de tension pour l'esprit qui ne peut que nous ouvrir à une réelle réflexion sur ce qui constitue notre humanité, ainsi définie. Mais comme nous sommes immergés dans une société traversée par toutes les formes de violence, de mensonge, de corruption, de sexe et de sacralisation de la Propriété, nous ne pouvons être que découragés par ce principe, pourtant fondamental, du Yoga.

Et si l'on se réfère à l'interprétation du mot satya qui transparaît çà et là dans le premier chapitre des Lettres à l'ashram que Gandhi a écrit dans les années 1930, dès l'abord, l'effroi des petits pratiquants du Yoga que nous sommes n'est pas moindre. Ne dit-il pas (traduction Jean Herbert, 1937) : « La Vérité doit constituer le centre de toute notre activité. [...] La Vérité doit se manifester dans nos pensées, dans nos paroles et dans nos actions. »

Ou bien (dix ans plus tôt, dans Young India en décembre 1921) : « La vérité abstraite est sans valeur, si elle n'est pas incarnée par des hommes qui la représentent en prouvant qu'ils sont prêts à mourir pour elle. » Lequel d'entre nous est prêt à satisfaire à une telle exigence ?

Mais, même chez Gandhi, allons voir de plus près. Il écrit peu après : « Qu'est-ce que la Vérité ? C'est une question difficile. Je l'ai résolue pour moi-même en disant que c'est ce que nous dit la voix intérieure. Mais alors, me demanderez-vous, comment se fait-il que différentes personnes conçoivent des vérités différentes et contradictoires ? Puisque l'esprit humain travaille par des moyens innombrables et qu'il n'évolue pas de la même manière pour chacun de nous, il s'ensuit que ce qui peut être vérité pour l'un, peut être erreur pour l'autre. Ceux qui ont fait des expériences sont tous arrivés à la conclusion qu'elles nécessitent certaines conditions. [...] Chacun devrait donc, avant de parler de sa voix intérieure, se rendre compte de ses propres imperfections. »

Et de réitérer ensuite la nécessité pour tout chercheur de vérité de prendre aussi comme vœux les quatre autres yama.

Satya, dans ma façon de pratiquer le Yoga, ne peut donc plus se traduire ni se concevoir comme Idéal inatteignable de Vérité, mais comme un chemin vers davantage de véracité, de sincérité. Mais que suppose le parler vrai, l'agir sincère ?

Revenons au sanscrit, et à Gandhi : en fait le terme sanscrit qui désigne la Vérité a pour sens littéral "ce qui existe", sat. Me voilà mieux : par mon vœu de véracité, je m'engage à sans cesse coller davantage à ce qui existe, à la réalité ; à ne pas la déformer en plaquant dessus le filtre des habitudes mentales, des préjugés, des conditionnements, bref des samskâra (YS, II-15) qui provoquent mon ignorance (avidyâ YS, II-4/5) et cristallisent un ego (asmitâ) que le Yoga de Patanjali m'invite à sublimer. Je m'engage à mieux m'ajuster au réel, à mieux m'harmoniser avec lui.

Et ce chemin, pour moi qui aborde le Yoga par la pratique de postures et de la respiration, je l'emprunte dès le premier instant d'une séance. Ce soir, dans le cours, on me propose de prendre vrikshâsana, la posture de l'arbre. Je monte les bras par les côtés, en élevant les talons du sol. Ça tremble, les bras oscillent, la respiration est désorganisée : voilà le constat, sat.

Je devrais seulement partir de là pour ajuster le corps, l'esprit et la respiration, sans violence, en douceur, me centrer sur ce que je fais en essayant de maîtriser ces idées parasites qui sans cesse m'assaillent (soucis du boulot, distractions diverses). Au lieu de cela, je compare (ah ! lui/elle, à côté, ils réussissent !), je me juge (ce que je suis nul !), je juge la posture (ce n'est pas une posture pour moi !) ou la longueur de sa tenue, je me justifie (ce n'est pas ma faute... c'est celle de... de quoi, au fait ?).

Et si je "réussis" à "tenir" l'équilibre, suis-je pour autant aussi immobile intérieurement que j'en ai l'air, et n'éprouvai-je rien qui soit de l'ordre de la fierté, de l'orgueil, renforçant cet asmitâ que je m'efforce d'amenuiser ? Donc, le travail de véracité doit pour moi commencer par là : la posture n'est que le champ d'expérience dans lequel je me découvre et peux, si je suis attentif à ce qui se passe ici et maintenant, devenir peu à peu plus sincère : au sens étymologique, plus pur, plus naturel, plus simple.

La voie de satya est une voie de dépouillement et d'accueil de ce qui apparaît : sat. Je n'ai pas dit d'acceptation, ni, encore moins, de soumission : tout est changement (YS, II-15), et je dois sans cesse, avec persévérance et détachement, me trouver dans cet incessant changement, trouver un autre "moi" qui m'échappe sans cesse. Dans les plus petites expériences de la posture, dans les plus anecdotiques vicissitudes de ma vie.

Satya n'est que recherche. Et je voudrais terminer ces quelques lignes par la citation somme toute encourageante que m'a proposée mon épouse qui ne pratique pas le Yoga, alors que nous parlions de satya : « Abraham partit ne sachant où il allait, et c'est parce qu'il ne savait pas où il allait qu'il savait qu'il était dans la vérité », Grégoire de Nysse (IVème siècle).

François MARMECHE