Le yoga peut-il nous aider à nous libérer de la dépendance, de l'addiction ?




Extraits du mémoire de formation de Valérie Le Viol-Langlois (Formatrice Laurence Maman)

« Face à la souffrance, il est nécessaire d’agir » TKV. Desikachar (TKVD)[1]

L
e yoga est un processus de changement (parinâma) qui vise à la maîtrise des fluctuations du mental[2], à libérer l’homme de la souffrance. Dans le Yoga-Sutra (YS), Patañjali expose comment, une fois le mental apaisé, le purusha (l’âme) se dévoile.
Il y a en effet dans le darshana du yoga, d’une part le drastuh, le purusha, le soi, et d’autre part la nature, la prakrti, dont le corps, y compris le mental fait partie. La prakrti est régie par le jeu des 3 gunas (qualités) : sattva, principe de légèreté, d’équilibre, de clarté ; rajas, principe dynamique, moteur qui engendre l’action (karma) et tamas, principe d’inertie de stagnation. Afin que purusha se révèle, il faut réduire rajas et tamas et cultiver sattva. Le YS nous enseigne comment cultiver sattva et, ce faisant, nous propose à la fois une analyse de la dépendance et une stratégie pour nous en libérer. C’est l’objet de mon mémoire.
 
Les causes de la souffrance
 
La dépendance fait partie des souffrances qui affligent de tout temps l’être humain. Patañjali analyse les causes de la souffrance, les 5 kleshas. Avidya c’est l’erreur, la méconnaissance, la méprise. Elle est la source, le terreau, le klesha racine (mulaklesha) des 4 autres kleshas, que sont asmita (l’ego), râga (le désir), dvesha (l’aversion), abhinivesha (la peur) (YS II-3, 4). Ils agissent seuls ou en interaction, peuvent apparaître, disparaître, réapparaître, en enchaînant toujours un peu plus l’homme à la souffrance, en le privant de sa liberté intérieure, spirituelle.

La dépendance peut se traduire par la consommation compulsive d’une substance (drogue, tabac, alcool, chocolat…) ou par un comportement compulsif (jeu, sexe, achats, cyberaddiction, techno-dépendance…). Elle prend racine dans le klesha râga, c’est-à-dire le désir, la passion, l’attachement, la compulsion, l’addiction. Râga s’établit à la suite d’expérience agréable, liée à kama, le plaisir[3]. TKVD nous indique que l’addiction est le résultat de mauvais liens ou associations dans le passé[4]. En effet, l’expérience de râga et (c’est important) son contexte laissent une trace dans notre mental, qui va nourrir les vâsana – nos impressions profondes, nos imprégnations (de l’ordre de tamas) et influencer les samskara, les conditionnements (de l’ordre de rajas) (YS IV-12). Karma ashaya (le dépôt d’actes latents) est le résultat de cet enchaînement. Pour « boucler la boucle », karma ashaya va à son tour alimenter les vâsana et ainsi les pérenniser[5]. C’est ce cercle infernal que le yoga nous invite à démanteler. Dans l’aphorisme IV-11, Patanjali expose une stratégie qui vise à déconstruire les vâsana en s’attaquant, à leur cause (hetu) – dont l’origine première est avidya, à leurs effets (phâla), aux dépôts (ashaya), à l’environnement (âlamba).
Des qualités sont requises pour affronter les obstacles du chemin qui mène à la libération.

Abhyâsa (la pratique assidue) et vairâgya, le détachement – notamment le détachement des fruits de l’action sont essentiels (YS I-12). Patañjali cite également la foi, la confiance, soit shraddhâ mais aussi l’énergie (vîrya), la mémoire (smrti) – notamment de notre objectif – et la connaissance issue de la méditation (samâdhi prajña). Chacune de ces composantes est déterminante tout au long de la quête.
 

Les huit disciplines du yoga
 
Les stratégies mises en place pour démanteler les vâsana reposent sur les huit disciplines du yoga et leurs interactions (YS II.28-29) : yama, discipline de la relation à l’autre ; niyama, discipline de la relation à soi ; asana, discipline corporelle faite de postures et bandha ; prânâyâma, discipline respiratoire ; pratyâhâra, discipline d’intériorisation des sens ; dhâranâ, la concentration ; dhyâna, la méditation et enfin samâdhi, l’état où le purusha se révèle. Ces disciplines composent les 5 darshana, les 5 points de vue qu’il nous faut cultiver pour combattre la dépendance.

Kriyâ yoga (KY) est la première d’entre elles (YS II.1). C’est le yoga de l’action et relève de niyama, de la relation à soi. Il se compose de tapas, l’effort assidu personnel, essentiel dans la pratique des 8 membres. Svâdhyâya, l’étude de soi, la connaissance de soi, des textes sacrés, est la deuxième composante du KY. Elle nous permet d’aller à la découverte de notre nature profonde. « Le chemin pour se libérer de la dépendance est une odyssée spirituelle à la découverte de soi-même. »[6] Ce pèlerinage intérieur favorise le sens critique, le discernement nécessaire pour comprendre les mécanismes à l’œuvre et ainsi lutter plus efficacement contre avidya, contre les vâsanâ. L’observation affinée de notre quotidien permet une transformation de notre perception du monde et de nous-même. L’étude des textes sacrés, la lecture et la récitation de mantras, japa, participent à svâdhyâya. On utilise le mantra également dans le prânâyâma. La qualité de la relation de confiance entre l’élève et le professeur est là déterminante. C’est le professeur qui confie, tel un trésor, un secret, le mantra à son élève. C’est le germe d’une transformation. Enfin Ishvara pranidhâna (IP) : la dévotion au Seigneur, est la dernière discipline et non la moindre du kriyâ yoga. C’est une dimension importante du yoga, une dimension spirituelle qui nous relie à nous-même, notre conscience (purusha) mais aussi à la conscience universelle (mahat purusha). Nous reconnaissons et respectons en toute confiance, quelque chose de plus grand. C’est une intimité profonde avec soi, avec l’infini (YS II-45). IP repose notamment sur shraddhâ, la foi, la confiance en soi, la confiance en la vie.
Selon TKVD, « Shraddhâ est essentielle. Elle est comme une mère protectrice. Rien ne bouge sans shraddhâ ». C’est aussi la fermeté mentale et intellectuelle. Nous devons cultiver notre conviction et notre confiance en nous-même, maintenir notre effort persistant, et remettre cent fois le métier à l’ouvrage.  « Il existe un espace que la souffrance n’affecte pas […] ; là est la clé, en ce lieu réside un sentiment qui peut nous soutenir quelles que soient les difficultés rencontrées dans la vie. Ce sentiment s’appelle la foi ».[7] C’est une grande énergie qui nous vient en aide. Plus l’ego passe au second plan, plus la volonté est formatrice. [8] IP nous interroge sur l’humilité, la détermination, la conviction, la force intérieure, la compassion, le lâcher-prise, le détachement et la patience.

La deuxième « méthode » est eka tattva, c’est-à-dire la non-dispersion, savoir se centrer vers un but à la fois. Eka tattva, c’est la convergence de différentes techniques, de divers moyens (upâya) du yoga vers un même objectif (YS I-32). C’est éviter la dispersion des pensées, des intentions, des paroles et des actes. C’est mettre de la cohérence dans tout cela et revenir à l’essentiel, au cœur de notre motivation.

Samkalpa, vrata, est la troisième méthode. Il s’agit d’un vœu, d’une intention pour soi, une phrase positive, courte, personnelle, que l’on répète intérieurement ou à voix haute afin de s’en imprégner, de « l’inscrire en soi », de lui donner du (des) sens, un contexte, une vibration, une ambiance.

Le quatrième darshana est pratipaksha bhâvana (YS II-33, 34). Cela consiste à orienter l’attention, les pensées, les actes à l’opposé de ce qui engendre les troubles. Cela peut également consister à orienter l’attention, la réflexion dans une autre direction. Il s’agit de contourner ce qui fait obstacle, en changeant de point de vue, de considérer le problème sous un autre angle La méditation est au cœur du processus. Il faut pratiquer et enchaîner les trois derniers membres : dhâranâ, dhyâna et samâdhi. Ils concernent la transformation de l’état d’attention et de conscience et sont plus « internes ». C’est quand le mental est tranquille et absorbé, un état qui dure (de l’ordre de sattva). Le mental est intégré à l’objet observé. (YS III-1). Dhyâna, c’est un processus de découverte de l’esprit[9], un chemin fait d’étapes.

C’est la méditation avec ou sans objet, intuitive ou logique. C’est un cheminement « vers et en » soi, allant du plus grossier au plus subtil. Le samâdhi est un état méditatif ; il y a une progression de cet état, avec ou sans germe. Pour les Upanishads, cela s’apparente à une ascension. L’enchaînement de dhâranâ, dhyâna conduit au samâdhi. Samyama, la méditation aboutie, c’est de conjuguer les trois dernières disciplines. C’est une concentration contemplative (YS III-4). « C’est par la méditation que les karma ashaya peuvent être supprimés. » (YS II-11) Extase intérieure où le purusha se révèle, un état où nous sommes libérés des empreintes du passé, libérés des samskara. Le yoga est source de lumière car il postule que la liberté existe, qu’elle est accessible, c’est-à-dire que nous ne sommes pas libres, mais que nous pouvons le devenir[10]
 
C’est en mettant à notre disposition une analyse fine des ressorts de la dépendance, en présentant des techniques, des méthodes, des points de vue ; en mettant en avant les qualités nécessaires, en avertissant des obstacles de la quête que le yoga peut nous aider à nous libérer de l’addiction. Les textes fondamentaux nous invitent à mettre plus de conscience dans nos actes, et ne pas céder à râga. Ainsi la Bhagavad Gita nous dit (BG II-71) : « Celui qui résistent à tous les désirs et aux attachements atteint la libération et la béatitude. » Les Upanishads du Yoga précisent  dans la goutte d’ambroisie [11] :
«  On a dit de l’esprit humain qu’il peut avoir deux aspects, le pur et l’impur -

Impur il est esclave du désir, de l’attachement aux biens de ce monde - Pur, s’il est délivré du désir […] -  L’Homme qui veut la délivrance voudra d’abord trancher les liens qui tiennent captifs son esprit ». La grande parole[12], quant à elle fait le lien entre connaissance juste et libération : « Il y a deux regards, Science et Nescience, le premier libère, le second enchaîne ».
 Le cheminement vers un état de conscience profonde nous révèle à nous même. Le yoga est un retour au soi, un pèlerinage intérieur, qui nous permet de discerner les liens erronés du passé, de mettre de la distance avec l’objet de l’addiction, cette distance nécessaire pour une observation juste, base d’une action juste pour soi.
 « Le pouvoir de l’habitude est tel qu’il rend aveugle. Agir c’est connaître, et réciproquement. »
TKVD[13]


[1] TKVD, En quête de soi, Agamât
[2] YS I-3
[3] YS II-7
[4] TKVD, En quête de soi, Agamât, trad. du YS II-25
[5] C. Maréchal Viniyoga n° 96
[6] D. Chopra Se libérer des dépendances p 49
[7] TKVD En quête de soi, p 113, Itinéraires Âgamât
[8] TKVD En quête de soi, p 39 et 42, Itinéraires Âgamât
[9] TKVD Méditations, l’intégrale d’Antony : conférences et pratiques Âgamât
[10] F. Lorin, Viniyoga n° 41 « Le yoga comme voie de libération », p 26
[11] Upanishads du yoga, Idées Gallimard, 1974, p 156, trad. annotée par Jean Varenne
[12] Upanishads du yoga, Idées Gallimard, 1974, p 162, trad. annotée par Jean Varenne
[13] TKVD En quête de soi, Itinéraires Âgamât



Biographie
Initiée par  H. Fontaine au râja yoga et au yoga de l’énergie, je me suis ensuite rapprochée depuis une dizaine d’années de la lignée indienne de T.K.V. Desikachar (fils et élève de T. Krishnamacharya) aux côtés de M. Citerne. J’ai suivi la formation du CAY à Versailles auprès de Laurence Maman. Je donne des cours depuis 3 ans dans diverses associations de yoga.