Rencontres nationales de l’IFY : « Prendre soin de l’être »

Auteur: 
PRIOUL Sylvie
Par Sylvie Prioul

Le compte-rendu de journées aussi riches que celles des Rencontres nationales de l’IFY est forcément partiel : il n’est qu’un pâle reflet des discussions et des pratiques dans un groupe donné – il y en avait neuf, regroupant de 10  à 20 personnes – et à travers la vision d’une participante ! Chacune des trois journées étaient consacrées à un aspect de l’être : le corps, le souffle et l’esprit. Les formateurs avaient toute liberté pour traiter ces thèmes.
Ce qui est très vite ressorti de nos échanges, c’est que cette division en trois thèmes, si elle semblait assez évidente pour le corps, était beaucoup plus difficile à établir en ce qui concernait le souffle et l’esprit. Et que la définition du mot « esprit » posait d’emblée un problème. Car, que met-on derrière ce mot qui, en français, offre une pluralité de sens ? C’est là que la limite de la traduction des mots sanscrits nous est apparu et qu’il faut bien, selon l’expression de Martin Neal, parler parfois « patois » !
 
Sacré corps

La première journée de notre groupe qui s’appelait « Sacré-Cœur » a été consacrée au... « sacré corps », selon l’expression d’Elisabeth Rémy qui animait le premier moment d’échange et l’atelier avec Jean-Yves Deffobis. Dans leurs premières interventions, ils ont mis en perspective notre thème avec la position de l’enseignant de yoga, en tant qu’il est amené à « prendre soin de l’autre ». Jean-Yves Deffobis a précisé qu’avant de donner des soins aux autres, ce qui peut être une des motivations du professeur de yoga, il faut d’abord connaître ses propres difficultés intérieures. En tant qu’enseignant, il faut, selon lui, « créer les conditions favorables pour que l’autre advienne. Respecter, écouter les mots, les silences, observer les signes, apprendre à reconnaître et trouver les outils et les transmettre pour que la nature s’exprime, c’est prendre soin de l’être ». Et il sera utile de bien différencier les positions différentes d’enseignant, accompagnant et thérapeute.
Dans « prendre soin », il y « prendre », un verbe d’action, et cela nous rappelle que, dans le yoga, on est acteur ce qui est extrêmement important, car on ne peut pas faire pour l’autre : on peut soutenir, mais on peut pas agir, pratiquer, réfléchir pour l’autre ; cette action se traduit dans le « soin » qu’on peut apporter. Soigner, se soigner – et non guérir –, est à notre portée, grâce au formidable panel d’outils dont dispose le yoga (asana, pranayama, mantra, méditation), outils qui permettent de faire résonner les différents corps, du plus grossier au plus subtil.
Pour aborder le corps, objet de cette première journée, nos deux formateurs sont partis de la métaphore des cinq corps telle qu’elle est décrite dans la Taittîrya Upanishad. Elisabeth Rémy s’est intéressée à la notion d’annam, la nourriture. La première des cinq couches de l’être, annamayam (le « corps de nourriture »), est la couche externe, la plus accessible : « Et on sait que le corps a été pour la plupart d’entre nous la première entrée quand on a débuté en yoga et que ce corps, pour peu qu’on l’écoute, nous parle. » Jouant avec les mots, les deux formateurs rapprochent « soignant » de « soi niant » pour une mise en garde : à vouloir s’occuper des autres, on risque de s’oublier soi-même. Et si on s’oublie, on prend des risques et on en fait courir aux autres.
Pour Jean-Yves Deffobis, le plus difficile des yogas est peut-être celui de la nourriture. L’état d’esprit dans lequel on est quand on mange est peut-être plus important que ce qu’on mange vraiment. Dans les textes védiques il est dit qu’être un hôte nourrit ; le bonheur de préparer la nourriture nourrit, comme peut nous nourrir un paysage, une musique, le chant, que nous pratiquerons à plusieurs reprises durant ces journées. Trois questions permettent de savoir si la nourriture a été bénéfique : suis-je stable (sthâyitva, stabilité), pas malade (ârogia, bonne santé) et est-ce que je me sens léger (lâghava, légèreté) ?
 
Le sacrifice du souffle

La seconde journée est consacrée au souffle. Malek Daoud rappelle que, dans la tradition indienne, il y a un mouvement énergétique quintuple – les cinq souffles ou vayu (prana, apana, samana, vyana, uddhana) – et que le seul but de la pratique d’asana est de pouvoir atteindre les vayu et peut-être de les modifier. Dans notre organisme, les changements sont permanents et seule l’observation va permettre d’orienter le changement (parinama) (YS, III-15). Par ce travail sur les vayu, nous entrons en contact avec la deuxième couche de l’être : pranamayam.
Nous faisons l’expérience au cours d’un atelier de la transformation qui peut s’opérer grâce à des indications liées aux phases respiratoires : le même enchaînement simple est pratiqué sans consigne particulière, puis avec des consignes telles que : l’inspiration permet l’expansion ; à l’inspiration, absorption de la lumière, à l’expiration, cette lumière se répand ; à l’inspiration, je reçois un cadeau, à l’expiration j’offre ce cadeau à mon être intérieur… Le travail à trois – un pratiquant et deux observateurs – permet de constater les changements induits par ces consignes sur le corps en mouvement.
François Lorin intervient ensuite sur le même sujet. Nous abordons la question de la manière de respirer qu’a introduite Krishnamacharya : il s’appuyait sur le verset IV-28  de  la Bhagavad Gîtâ – « Certains sacrifient le souffle qu’ils expirent dans le souffle qu’ils inspirent ; ils bloquent l’un ou l’autre et se concentrent sur le contrôle du souffle » – et justifiait ainsi la descente du souffle inspiré de prana vers apana et celle du souffle expiré d’apana vers prana.
Le mot « sacrifice » vient du latin sacrum facere – « faire une cérémonie sacrée » : l’idée de sacrifice dans la Bhagavad Gîtâ est une idée ancienne, reliée aux cycles de la nature. Etant fils et filles de la prakriti, nous ne pouvons pas nous affranchir des cycles naturels. Mais le temps objectif de la nature est à l’opposé du temps subjectif de la psyché : c’est la fréquentation du souffle (le pranayama) qui permet de se libérer du temps psychique et de retrouver la conscience de cette cyclicité. 
Nous pratiquons ensuite deux postures simples que nous choisissons avec pour but l’allongement du souffle, en particulier la phase expiratoire, pratiquées en dynamique six fois. Puis une posture symétrique tenue en statique avec rétention à vide ou a plein. Nous avons ensuite deux possibilités de pranayama : soit nadi shodanam, soit pratiloma ujjayi, en introduisant des rétentions à vide ou à plein et en écoutant le son subtil produit par le freinage de l’air. Puis en savasana, nous nous interrogeons intérieurement – quels ont été les renoncements forcés dans notre vie ; quels ont été les accomplissements… –, puis nous laissons s’effacer ce questionnement en déplaçant l’attention vers la terre et vers le ciel et terminons en assise.
Certains pratiquants ont senti de la résistance à l’exercice : ce facteur de protection empêche d’aller où on ne doit pas aller et la résistance est une expérience au même titre que le lâcher-prise. Ces deux situations sont des miroirs qui permettent de réaliser que « je ne suis pas l’expérience, mais que je suis l’espace dans lequel l’expérience a lieu ». Les exercices de yoga ne sont que des artifices, des situations expérimentales, pour passer de l’état d’acteur à celui de spectateur, puis de voir que les deux ne font qu’un ou que l’on est ni l’un ni l’autre… Et François Lorin termine : « On n’a pas d’autre choix que de constater impuissant le déroulement de sa vie. »

Esprit, es-tu là ?

Nous commençons avec un chant à deux voix, composé dans les années cinquante par Giuseppe de Marzi, Signore delle cime. Martin Neal nous explique pourquoi il a choisi d’introduire cet atelier sur l’esprit par un chant. En se référant à Desikachar, qui disait qu’il faut quelque chose pour le corps, quelque chose pour le mental et quelque chose pour l’esprit, il précise qu’il y a pour le corps les asana ; pour le mental, le pranayama et la méditation ; pour l’esprit, le chant. Et Desikachar suggérait d’aller chercher dans sa propre culture des nourritures pour l’esprit et pour la méditation.
Mais cet « esprit » qui est à l’ordre du jour, est un mot qui en français possède de nombreux sens. Cette polysémie fait que nous ne sommes pas toujours sûr de parler de la même chose ! L’anglais offre davantage de précision, puisqu’il différencie mind (mental) et spirit (entité qui n’est pas matière). Michel Alibert explique que ce mot – qui vient du latin spiritus, le « souffle » (pneuma en grec) – a une telle indétermination en français que, pour lui, nous devons utiliser le « patois », c’est-à-dire les termes sanscrits. Et après un débat sur ce que chacun mettait derrière ce mot et si l’on devait plutôt chercher du côté du purusha – le souffle du purusha qui anime la prakriti –, de sattva (buddhi pour Patanjali), ou même d’asmita – une proposition de Michel Alibert qui nous a étonnés –,  nous sommes tombés d’accord que, dans le mot « esprit », il y a quelque chose, une impulsion, qui vient d’ailleurs.
Dans la vie, on peut expérimenter qu’il y a parfois des choses fortes qui viennent de cet ailleurs et en être bousculé : ce genre de situation est une petite indication qu’il y a une instance en nous qui a la puissance de nous suggérer des actions. Même si l’action semble difficile, il faut se lancer : il y a des situations qui ne se produisent pas deux fois...
« Quand on est heureux, je crois qu’on est sur la bonne voie », conclut Michel Alibert, et Martin Neal ajoute : « Dont worry be happy ! »