Un souffle réparateur dans un univers sous tension

Un monde du travail de plus en plus violent

Un monde du travail de plus en plus violent, un souffle réparateur

En 2007, encore élève en formation avec Laurence Maman, j'ai donné mes premiers cours au sein de l'entreprise.

J'intervenais dans la salle de sport située sur mon lieu de travail.

Salariée d'un groupe d'édition qui avait contribué à financer ma formation, cela me semblait être un juste retour des choses que de contribuer deux fois par semaine au "mieux-être" de ses collaborateurs.

Le concept de "bien-être" au travail commençait à émerger.

Les risques psycho-sociaux arrivaient tout juste sur la scène médiatique notamment à travers le rapport Nasse-Légeron, commandité par le ministre du Travail, et qui devait permettre de les identifier, les quantifier et les suivre.

Quelques mois plus tard, s'amorçait la série noire des suicides chez France Télécom.

La qualité de vie au travail est pour moi une préoccupation essentielle alors que nous vivons depuis plusieurs années une réalité du travail où s'exerce une grande violence.

Pendant plus de vingt ans, j'ai pu observer in vivo la transformation des relations au sein de l'entreprise et la tolérance parfois surprenante accordée à certains modes de management et à certains comportements.

Dans mon entourage direct et parmi les personnes que j'ai accompagnées jusqu'à présent en Yoga et en coaching, dans l'entreprise notamment, je compte de nombreux cas de harcèlements et de burn-out. Il est trop souvent fait état de contextes qui ont "pour effet de déstabiliser les employés et de créer un climat professionnel anxiogène"1.

Un monde du travail qui s'ouvre à de nouvelles approches

Depuis une dizaine d'année, le champ de l'entreprise a été investi par plusieurs disciplines, dont le Yoga, qui permettent aux salariés de relâcher la pression imposée par les changements permanents et un rythme de travail soutenu.

Après avoir favorisé la pratique sportive dans des espaces "forme" dédiés, l'entreprise, qu'il s'agisse de grosses structures de renom ou de PME plus confidentielles, se doit désormais d'offrir à ses salariés des occasions de se ressourcer intérieurement.

Au-delà de l'effet de mode et de l'alibi qu'il constitue parfois pour certaines Directions qui se donnent bonne conscience, l'arrivée du Yoga au sein de l'entreprise ne peut être que bénéfique. Ne serait-ce que par le simple fait de donner aux salariés la possibilité de faire une pause, de prendre du temps pour eux, de se remettre dans la réalité de leur corps et de leur respiration et de se détendre.

Je pense cependant qu'il peut aller au-delà de l'effet apaisant d'une pratique hebdomadaire sur le tapis. Invitation à revenir à soi, à cultiver un art de vivre pour aller vers davantage d'humanité, le Yoga est aussi une voie d'expérimentation, de prise de recul et de transformation.

Je me prête à croire qu'une pratique régulière de cette discipline peut participer d'un travail plus profond, sur la durée, d'évolution du "vivre et travailler ensemble" au sein de l'entreprise.

Pratiquer le Yoga au travail : exercer un autre regard sur son quotidien

Pratiquer le Yoga au travail, c'est aussi s'entraîner à exercer un œil nouveau sur sa vie au bureau, gagner en discernement et s'employer à mettre en œuvre les enseignements de Patanjali.

L'un des objectif du Yoga est "l'arrêt des fluctuations du mental". Dans le Yoga-sutra, Patanjali nous invite à lutter contre la tendance à la dispersion de notre mental et à renforcer notre aptitude à la concentration.

Or l'entreprise, à des fins d'optimisation du temps de travail, impose souvent de travailler en mode multi-tâches. Il peut être pertinent pour un salarié engagé sur la voie du Yoga, qu'il soit encadrant ou simple exécutant, de s'interroger sur les impacts de ce mode de travail sur son rythme et son efficacité personnels.

A partir de quel moment faire plusieurs choses en même temps est-il générateur de tensions, voire de surchauffe et devient-il contreproductif ?

Lutter contre la dispersion mentale au travail peut amener à explorer certains de ses fonctionnements et à se donner quelques objectifs de discipline personnelle ou "tapas".

Je propose ci-dessous quelques illustrations, fruits de ma propre expérience :

  • Travailler tout ou partie de son temps en mode mono-tâche et traiter un sujet après l'autre,
  • Faire le choix pendant les réunions de travail de ne pas consulter en permanence son téléphone et/ou de ne pas emporter son ordinateur portable pour avancer sur un sujet "urgent" mais de participer pleinement aux échanges,
  • Faire une pause même courte et éviter de prendre son déjeuner tout en travaillant,
  • Mettre le téléphone sur messagerie à certains moments de la journée pour traiter un dossier ou communiquer avec un collaborateur avec toute l'attention nécessaire,
  • Mettre en place des modalités de fonctionnement sur tout ou partie de la journée pour éviter d'être sans cesse interrompu et sollicité par de nouvelles demandes...

A chacun d'identifier les sujets qui lui paraissent adaptés et accessibles compte tenu de sa position dans l'entreprise et de son objectif.

Suivre les conseils de Patanjali

S'accorder régulièrement au travail quelques secondes pour respirer en conscience, prendre du recul et observer son état peut amener progressivement à s'interroger sur la manière dont nous parlons, dont nous traitons les autres et nous-mêmes dans l'environnement professionnel.

Patanjali dans le sutra I.33 donne plusieurs conseils comportementaux qui mis en pratique permettent d'améliorer le vivre ensemble.

« La sérénité du mental provient de l'attitude intérieure dans les champs relationnels de l'amitié envers les heureux, la compassion envers ceux qui souffrent, la joie envers les vertueux et la prise de distance avec ceux qui agissent mal. »

Il y a dans l'univers professionnel beaucoup d'occasions de mettre en œuvre ces préceptes de façon plus ou moins aisée :

  • Prendre le temps de saluer ses collègues ou ses collaborateurs, quels que soient leur fonction, leur niveau de hiérarchie ou leur proximité,
  • Pouvoir relativiser les excès d'autorité ou d'exigence d'un manager sans recul par rapport à la pression que lui impose sa hiérarchie,
  • Savoir reconnaître les compétences d'un collègue et son apport pour l'entreprise et se réjouir de sa promotion,
  • Se tenir à distance des ragots et des rumeurs qui agitent parfois l'entreprise et ne pas contribuer à les colporter et à les alimenter...

S'entraîner à méditer ces 4 directions de modalités relationnelles et à les appliquer dans son quotidien professionnel est une pratique de Yoga qui, au fil du temps, peut conduire à remettre en cause certains comportements pour en développer de nouveaux, plus en phase avec les yama et niyama.

Un manager, vigilant quant à l'état de fatigue de son équipe et convaincu de l'importance de la ménager, peut aussi apprendre à demander à sa Direction des moyens supplémentaires ou un report d'échéance. Voire à refuser un dossier dans des cas de surcharge ou de délai irréaliste. Ce faisant, il applique vis-à-vis de ses collaborateurs ahimsa, la non-violence.

Un collaborateur, qui est l'objet d'une demande contraire à son éthique personnelle, peut faire le choix de la refuser et demeurer ainsi respectueux de satya, la véracité..., voire dans certains cas d'asteya, l'honnêteté.

Comprendre nos choix et les assumer

Il est parfois bien délicat de prendre de telles positions qui peuvent aller à l'encontre de sa hiérarchie et même du fonctionnement et de la stratégie de l'entreprise.

Pourtant, il est important d'avoir à l'esprit que tous nos choix ont une implication pour nous-mêmes et les autres. De nombreux contextes professionnels, et notamment ceux qui « [déstabilisent] les employés et (...) [créent] un climat professionnel anxiogène », semblent devoir nous imposer leur loi et nous priver de notre libre arbitre.

La pratique régulière du Yoga nous aide à nous réapproprier nos choix, à comprendre pourquoi nous les faisons.

Chaque collaborateur, à sa mesure, peut se donner les moyens d'appliquer les enseignements de Patanjali dans son quotidien.

Cette démarche appliquée à toutes les strates de l'entreprise, de la base jusqu'aux cadres dirigeants, peut contribuer à augmenter le niveau de conscience de chacun et à faire bouger les lignes.

Anne Louge
Professeur de Yoga et coach professionnel certifié

1 Extrait du réquisitoire du Parquet lors du procès en juillet 2016 de France Télécom