A venir : le
Abonnez-vous a notre fil d actualité RSS

KAMA, le désir

Kama, le désir, en français. Mais cette traduction a-t-elle le même sens qu’en sanskrit ?
Comme à mon habitude quand je fais une recherche sur un thème, je descends les dictionnaires des étagères.
Le Larousse ne m’a pas apporté plus que ce que je devinais déjà :
Désir:  action de désirer, c’est-à-dire:
         1. de souhaiter la possession ou la réalisation de.
         2. éprouver un désir physique, sexuel à l’égard de quelqu’un.
Jusque-là, tout va bien, j’avais compris le terme.
Le Dictionnaire Historique de la Langue Française apporte un éclairage particulièrement intéressant sur la construction et l’histoire du mot désir jusqu’à nous.


Désirer vient du latin desiderare, construit avec le privatif de et sideris venant de sidus : les astres. Le verbe latin signifie littéralement « cesser de contempler (les étoiles) », d’où moralement « constater l’absence de » avec une forte idée de regret. L’idée première de « regretter l’absence » s’est effacée derrière l’idée positive et prospective de « chercher à obtenir, à souhaiter » C’est ce sens, déjà usuel en latin, qui est passé en français, avec une spécialisation supplémentaire dans un contexte galant pour « aspirer aux faveurs d’une femme ».
Cela veut donc dire que quand on est coupé d’avec les étoiles on cherche à les retrouver ? Comme le paradis perdu ? Et c’est le désir qui va nous mettre en route ? Voyons cela plus en détail.

 

Sans doute le plus ancien des dieux, Kâma a fait surgir dans l’esprit du créateur le désir d’autres êtres. Kâma est un beau jeune homme, monté sur un perroquet, armé d’un arc fait de canne à sucre et de flèches faites de boutons de lotus. Il est accompagné de son épouse Rati, la volupté. C’est le temps où Shiva s’est retiré dans l’Himalaya pour méditer et observer une continence totale et une ascèse profonde à la suite de la mort de Sati qui s’est immolée parce que son père désavouait son attachement à ce dieu turbulent. Sati renaît en Parvati, et est toujours amoureuse de Shiva. En silence elle s’installe auprès de lui. Elle espère attirer son attention et gagner son amour. Pour cela elle pratique les mêmes exercices, suit les mêmes rites que lui. Mais c’est aussi le temps où le monde est menacé par Taraka, un démon à qui Brahma a accordé l’invulnérabilité. Seul un descendant de Shiva pourrait le détruire. Mais comment faire, puisque Shiva médite et médite encore. Les dieux font alors appel à Kâma, qui se rend auprès de Shiva accompagné de Rati son épouse. Après avoir trompé Nandin, (le gardien de la porte qui protège l’ascétisme de Shiva) en se transformant en une brise parfumée, il reprend sa forme habituelle, guette Shiva pendant 60 millions d’années et décoche sa flèche. Shiva ouvre les yeux, voit enfin Parvati et est empli de désir pour cette belle femme à l’attitude si pure. Mais courroucé d’être interrompu dans sa méditation, il comprend que c’est le fait de Kâma, il le découvre et le réduit en cendres. Cela fait, il se tourne alors vers Parvati et lui promet d’accomplir son vœu le plus cher. Parvati répond : « Que Kama vive et chauffe le monde ! Shiva et Parvati s’unissent, un fils, Kumara, naît de cette union, et mettra à mort le démon Taraka. Kâma a bien rempli sa mission. Il vivra, puisque Shiva l’a promis, mais sans corps.

A la lumière de cette légende ou plus précisément allégorie, nous percevons bien les deux éléments existants déjà, mais qui côte à côte ne donnent rien, si ce n’est l’attente : Shiva en tant que conscience pure, semence première, essentielle ou principe masculin et Parvati que je vais traduire en Shakti, puissance de créativité, de fécondité ou principe féminin.
Dans le samkhya dont s’inspire le yoga, ces deux principes fondamentaux sont respectivement nommés Purusha et Prakriti.

Kâma porte de nombreux autres noms qui sont très éclairants sur son mode d’ action:
Dipaka (l’Allumeur) ; Gritsa (le Pénétrant) ; Mayi (le Trompeur) ; Mara (le Destructeur) ; Ragavrinta (le Chemin de la passion) ; Titha (le feu) ; Ananga (Sans corps).
Avec des qualificatifs comme ceux-là, il n’est plus possible de remplacer désir par envie, ce qui se fait souvent dans le langage courant.
Kâma n’a plus de corps, justement cela lui permet d’être et d’agir partout dans le monde sans être vu.
Il est pénétrant, s’immisce ainsi profondément dans toutes les strates de l’individu. Il met parfois du temps à se révéler, mais il est là depuis toujours, attend que l’on soit prêt à le reconnaître (60 millions d’année pour Shiva !)
Il est le feu de la vie, celui de la transformation et celui qui réchauffe, l’énergie qui permet une mise en marche vers une autre personne, un objet, une action, plus de spiritualité. Il nous fait parfois prendre des virages à 180°, surtout aux environs de la quarantaine, ou au détour d’un évènement. Alors nous sommes comme portés, les obstacles ne nous font plus peur. Le mot qui convient le mieux pour définir cet état est « enthousiasme », du grec enthousiasmos : transport divin. Voilà une aide tout à fait appropriée pour nous rapprocher des étoiles que nous regrettions de ne plus voir(cf, définitions citées plus haut)
Sur ce chemin de la passion (raga) certains se rendent compte d’avoir pris des vessies pour des lanternes, d’autres n’ont peut-être pas la structure émotionnelle, affective ou spirituelle suffisamment stable pour éviter la destruction. Je pense à certains grands artistes comme Camille Claudel ou Vincent Van Gogh.

  Nous sommes issus de la Création, de la fusion de ces deux entités, Shiva et Shakti, non pas pas des dieux, mais des êtres vivants de par notre corps, notre mental et notre spirituel. Et toute notre recherche en yoga est issue du désir de retrouver cette fusion entre ces deux principes, de nous relier (étymologie du mot yoga) à la Création.
Désir de grandir, d’apprendre ; désir d’être autonome, d’être reconnu parmi les siens ; désir d’être accordé avec soi pour connaître la paix.
  Quoi de plus simple pour se relier que d’utiliser nos sens dont la fonction est justement d’établir le lien avec l’extérieur. C’est ainsi que les enfants apprennent le monde, et plus nous les développons plus notre perception sera large et juste. Retrouvons cet enthousiasme et l’émerveillement des découvertes de l’enfance. D’autant que le désir est associé au plaisir : l’épouse du dieu Kâma n’est-elle pas la volupté ?
Si le plaisir n’est pas suffisamment nourri, il y a frustration, aigreur, dessèchement…

Plaisirs des sens. Facile ! Et pourtant, comme il est difficile de les vivre ou d’en parler sans crainte d’être jugé. Nos religions ont laissé des traces tenaces dans notre mode de pensée à propos du plaisir et de la sensualité. Toutefois pour mériter tout son sens dans notre quête de l’Unité, il y a une restriction à lui imposer : Ahimsa, (ne pas nuire.) et une obligation : celle de nous ouvrir à plus grand.
   Plaisir du toucher, toucher et être touché. C’est dès la naissance que ça commence. En Inde et en Afrique, les mères massent beaucoup les enfants, pour « les finir » disent les africaines. Un bébé nourri convenablement, mais insuffisamment touché avec bienveillance, ne va pas se développer correctement ; il peut même se laisser mourir. Plaisir de la caresse amoureuse qui met tout notre système sensoriel en émoi, et celui du massage qui nous met en paix quand il est reçu dans la sécurité. C’est un plaisir très intime, d’où la nécessité du respect de l’autre, car celui-ci est tout proche.
   Plaisir du goût, surtout quand il est déjà introduit par l’odorat ou la vue, voire les deux. Et on peut faire durer le plaisir en mâchant lentement, le goût occupe alors toute la bouche et laisse entre percevoir d’autres nuances. Ce qui a l’avantage de se sentir nourri sans s’alourdir. Quel déplaisir de manger quand on a un rhume et qu’on n’a plus le goût des aliments !
  Regarder un ciel, un paysage, sans jugement (il fait trop chaud ou trop froid, l’arbre est de travers, c’est plus beau que là-bas…) Regarder, en conscience, entraîne à voir. L’arbre n’est plus seulement un volume dans le paysage, mais un élément vivant lui aussi, issu de la Création. Ce n’est plus alors de la rêvasserie.
  L’ouïe. Ce sens qui nous ouvre à l’espace. On entend à 360° alors qu’on ne voit qu’à 150° (à moins de tourner la tête). Ecouter les bruits environnants à un effet magique : au niveau physique, cela détend les muscles du visage et la mâchoire, et sur un plan plus large, cela nous ouvre à plus loin, plus grand et étonnamment, nous recentre. Toutes les cultures ont développé la musique et le chant. Ils accompagnent les moments importants de notre existence et imprègnent notre mémoire. Suivant nos affinités, nos goûts nous pouvons faire appel à eux pour nous faire du bien.
  Devenu plus grand, du moins en âge, se présente le désir des biens matériels. Qui peut prendre l’aspect d’une course à la possession de toujours plus. Mais ce qui émerge dans ce désir est celui d’être reconnu socialement, d’être responsable envers les besoins de sa famille, d’être respecté dans son travail. Et si ce désir n’est pas satisfait, il s’ensuivra une sensation d’insécurité voire d’infériorité.
  C’est aussi à cette époque de l’âge adulte que se présente le désir de changer de vie, quelque chose à l’intérieur nous propulse vers un autrement. Transmettre le yoga a résulté pour moi de ce processus. L’idée m’est venue d’un coup (comme un coup de foudre, et d’ailleurs mon cœur s’est mis à battre très fort) par un concours de circonstances et m’a tenue éveillée pendant trois nuits jusqu’à ce que je reconnaisse son évidence derrière son caractère impérieux. Et tout s’est mis en place, comme dans un rêve. Cela fait 23 ans. De même sur le plan de la spiritualité, c’est le désir qui nous mène à des pratiques nous permettant de progresser et de nous élever. Et là-aussi, dans le plaisir, celui de découvrir cette liberté respiratoire qui délie le corps et le cœur, celui de vivre, ce que j’appelle des instants d’éternité et qui sont des instants de grande présence à de simples choses.



Les yoga-sutra ne parlent pas de Kâma, mais de quelque chose qui y ressemble fort : Ashisha, la pulsion de vie, YS IV.10
Mais si les yoga-sutra ne traitent pas du désir, ils parlent de fusion : samprayoga, la fusion avec la divinité d’élection. YS II.44
Et... Samprayoga est le titre du dernier livre du Kâma-sutra.

Bibliographie : Yoga sutra de Patanjali
                            Le Grand Larousse des Mythologies du Monde
                            Amour, Passions et Spiritualité. Daniel Odier.



 


Commentaires

Poster un nouveau commentaire

CAPTCHA
Cette question nous permet de vérifier que vous êtes bien humain...
Image CAPTCHA
Enter the characters shown in the image.
By submitting this form, you accept the Mollom privacy policy.